Dernière image : 12 - Comment photographier les défunts

semaine du 6 au 12 avril 2015

Conserver la mémoire des traits d’un disparu, aider les survivants à faire leur deuil : les fonctions des photographies réalisées après décès sont multiples. Protographier un défunt est un devoir pénible. Des photographes témoignent.

 Dès les années 1840, les ateliers de daguerréotypistes se multiplient dans les villes, des praticiens ambulants sillonnent les campagnes avec leur matériel. La concurrence est rude et il n’est pas question de refuser quelque occasion que ce soit, même s’il s’agit de photographier un cadavre. Certains font même de cette pratique un argument commercial comme en témoigne la publicité citée par Jean Sagne dans l’ouvrage qu’il a consacré à L’atelier du photographe entre 1840 et 1940 : « Le seul établissement dans une ville de 20 000 habitants dont les frais de fonctionnement sont couverts par la seule pratique des photographies post-mortem ».

 Pourtant, lorsqu’un photographe commence à avoir une certaine notoriété et les moyens d’embaucher des aides, il n’hésite pas à confier cette tâche aux employés les plus récemment arrivés. Dans son ouvrage, Jean Sagne donne l’exemple d’un photographe officiant à Nancy, un certain Oudinot, qui exige avant toute embauche que le candidat se soumette à la réalisation d’une photographie post-mortem ! Si la pratique n’est pas dégradante, elle n’en est moins plutôt désagréable...

 L’observation des signatures qui figurent que les portraits funéraires conservés dans les collections publiques ou privées renseigne sur le lien entre le photographe et le mort. Dans le cas où il s’agit d’un mort  « inconnu » le nom du photographe n’est pas resté dans l’histoire de la photographie - à quelques exceptions près - tandis que, lorsque le défunt fait partie des personnalités de son temps, il est fait appel à un grand nom de la photographie.

Ainsi le grand Nadar n’a pu échapper, malgré sa notoriété, à cette tâche qui lui répugne : « S’il est un devoir pénible dans la photographie, professionnelle, c’est l’obligée soumission à ces appels funéraires – qui ne se remettent pas…»

 Avant lui Eugène Disdéri avait laissé un témoignage allant dans le même sens : « Nous avons pour notre part fait une multitude de portraits après décès ; mais, nous l’avouons franchement, ce n’est pas sans répugnance » reconnaît-il dans ses mémoires. Malheureusement aucun portait post-mortem attribué à Disdéri n’est parvenu jusqu’à nous, à l’exception toutefois des photographies de cadavres qu’il a réalisées pendant la Commune de Paris.

 Enfin, plus près de nous, Man Ray, auteur du portrait de Marcel Proust sur son lit de mort, évoque le sujet dans son Autoportrait publié en 1964 : « Parfois on me demandait de photographier quelqu’un sur son lit de mort. J’acceptais : c’était répugnant… »

Joëlle Bolloch

La semaine prochaine : 13 - Evolution et nouvelles demandes dans les années 1880 

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1 Avril 2015 - 9:51am