Dernière image : 13 - Le tournant des années 1880

semaine du 13 au 19 avril 2015

Conserver la mémoire des traits d’un disparu, aider les survivants à faire leur deuil : les fonctions des photographies réalisées après décès sont multiples. Dans les années 1880, les photographes cessent de jouer sur l'ambiguïté entre la mort et le sommeil. 

 En approchant de la fin du XIXème siècle, la fonction attribuée au portrait post mortem évolue sous l’influence de deux facteurs. D’une part on meurt de moins en moins à la maison, et de plus en plus à l’hôpital. Le corps est transporté dans des maisons funéraires, les professionnels des obsèques font leur apparition. D’autre part la pratique de la photographie dépasse désormais le cadre des professionnels. A la fin des années 1880, la firme Kodak lance sur le marché des appareils au maniement facile, utilisables par tous, sans formation préalable si l’on en croit le slogan : « Pressez sur le bouton, nous faisons le reste ».

 La pratique du portrait se développe et de nombreuses familles possèdent bientôt une image du défunt prise de son vivant. La fonction attribuée au portrait post mortem s’en trouve dès lors modifiée. Il ne constitue plus le seul souvenir tangible de l’être aimé, et on lui demande, plutôt que d’évoquer les traits du défunt, de rappeler l’évènement lui-même, de montrer le chagrin des proches, et l’importance des moyens mis en œuvre pour honorer le disparu.

 La mise en image est modifiée pour répondre à ces nouvelles exigences. Le visage du mort s’éloigne, plus de gros plan sur l’oreiller, l’angle de prise de vue s’élargit. Il ne s’agit plus de jouer sur l’ambiguïté entre la mort et le sommeil et on ne cherche donc pas à dissimuler les éléments de l’apparat funéraire. Il faut dire que tout ce qui concerne les cercueils notamment a considérablement évolué. Ce ne sont plus de simples caisses de bois sans fioritures mais des objets sophistiqués, dont les finitions sont de plus en plus soignées. L’enfant n’est plus photographié sur un oreiller dans son berceau, mais au milieu des coussins de satin et des ornements de dentelle qui garnissent le cercueil. La fleur coupée posée sur le buste est remplacée par des couronnes, des gerbes et des bouquets qui parfois envahissent l’image, masquant partiellement le défunt. On trouve de nombreuses photographies montrant la famille rassemblée autour du cercueil dans la chambre funéraire, voire des parents embrassant l’enfant décédé sous le regard de l’ensemble de la fratrie.

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L’auteur de la photographie peut encore être un photographe professionnel, lorsque la famille ne dispose pas des moyens, financiers ou culturels, nécessaires pour utiliser un appareil personnel. Selon certains témoignages, il arrive également que les proches, trop émus pour réaliser le cliché, confient leur appareil aux membres du personnel des établissements funéraires qui s’en chargent à leur place.

Joëlle Bolloch

Illustration : Kasimir Zgorecki, Famille autour du cercueil d’un enfant, années 1930

La semaine prochaine : 14 - Usage intime et mémoire collective 

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9 Avril 2015 - 5:15pm