Dernière image : 21 - Retour d'une pratique ancienne

semaine du 8 au 14 juin 2015

Conserver la mémoire des traits d'un disparu, aider les survivants à faire leur deuil : les fonctions des photographies réalisées après décès sont multiples. Tombée en désuétude pendant des décennies, la photographie post-mortem redevient à la mode. 

 Lors de la préparation de l’exposition « Le Dernier portrait » qui a été présentée au musée d’Orsay en 2002, les commissaires sont parties du pré supposé que cette pratique de représenter les défunts sur leur lit de mort était révolue, qu’elle n’avait plus cours depuis longtemps et que leur travail se concentrerait sur un plan historique. En avançant dans le XXème siècle la mort avait été, petit à petit, refoulée dans la sphère privée, mise à l’écart de la société, sauf bien sûr dans le cas des hommages et manifestations liés à la mort sur le champ de bataille. Pourtant, pendant ce temps, on a continué à photographier les proches sur leur lit de mort, ou dans leur cercueil, mais ces photographies ne circulaient pas, on n’en parlait pas, on les montrait uniquement dans le cercle restreint de la famille, on les cachait aux enfants. Elles n’avaient pas non plus de visibilité à travers le marché de la photographie qui concernait essentiellement les photographies anciennes.

 Un changement s’est produit lors des trois dernières décennies du siècle dernier, avec un retour progressif de la question de la mort dans le domaine public, colloques et publications sur le sujet faisant leur apparition. Cette tendance à remettre, si l’on peut dire, la mort aux côtés de la vie est sans doute une des conséquences de l’apparition du sida qui a entrainé la mort de nombreux patients souvent jeunes, et de l’arrivée des soins palliatifs qui a accompagné cette pandémie. De nombreuses organisations ont vu le jour, pour accompagner les mourants et aider les proches, la parole s’est libérée et les photographies ont commencé à réapparaître. Le chercheur américain Jay Ruby, par ailleurs collectionneur de photographies, a étudié le courrier des lecteurs paru dans le Philadelphia Inquirer le 25 février 1991. Il a publié certaines des lettres dans son ouvrage Secure the Shadow. Death and Photography in America (1995).

 Certains correspondants expriment la satisfaction de posséder une image d’un défunt proche, même s’ils n’ont pas eu l’initiative de prendre eux-mêmes la photographie :

« Quand ma mère est décédée des suites d'un cancer, il y a cinq ans, j'ai été choquée et même épouvantée en voyant ma nièce la prendre en photo dans son cercueil. J'ai pensé qu'elle était à la fois insensible et irrespectueuse, mais je n'ai rien dit. La semaine suivante elle vint m'apporter les photos chez moi. Je la remerciai poliment et les mis de côté sans ouvrir l'enveloppe ». Plusieurs mois plus tard l'intéressée retrouve l'enveloppe et finit par l'ouvrir : « J'avais oublié combien ma mère était belle. Elle avait tant souffert pendant ses mois d'hospitalisation que l'image que j'avais gardée d'elle me déchirait le cœur. Ces images furent un grand réconfort, je suis tellement heureuse de les avoir ».

D'autres regrettent : « Nous avons perdu notre bébé à la naissance. Il était à terme, parfaitement formé et très beau. Ma mère me demanda si je voulais qu'elle prenne une photo avant que l'on ferme le cercueil. J'ai répondu "Oh non, je t'en prie". Ma mère respecta ma volonté mais aujourd'hui je regrette terriblement de ne pas avoir accepté ».

Joëlle Bolloch

La semaine prochaine : 22 - La pratique chez les soignants

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5 Juin 2015 - 1:21pm