Dernière image : 23 - Renouveau artistique

semaine du 22 au 28 juin 2015

Conserver la mémoire des traits d'un disparu, aider les survivants à faire leur deuil : les fonctions des photographies réalisées après décès sont multiples. Tombée en désuétude pendant des décennies, la photographie post-mortem redevient à la mode et inspire les artistes.

 Reste à évoquer pour conclure une nouvelle voie, empruntée par nombre d’artistes contemporains. Photographes, peintres et vidéastes se sont emparés du sujet, le portrait après décès, pour nourrir leur propre création. L’artiste allemand Arnulf Rainer a commencé, en 1978, une série intitulée Totenmasken (Masques mortuaires) pour laquelle il a utilisé comme point de départ des photographies de masques funéraires. Il a pratiqué sur ces clichés ce qu’il appelle des Übermalungen (Surpeintures), recouvrant l’image de griffures, jets d’encre de Chine ou de peinture à l’huile. Il a ainsi produit près de 100 Totenmasken à partir de masques de grands hommes dont certains restent identifiables mais d’autres sont si brouillés que l’on ne sait plus où se trouvent les yeux, le nez, la bouche du personnage représenté.

 Les titres des photographies rassemblées par le photographe Andres Serrano dans la série Morgue (1992) montrent que ce n’est pas l’identité de la personne qui l’intéresse, mais le sujet en tant que matériau pour créer. En effet ces titres ne mentionnent pas le nom de la personne décédée mais seulement la cause de sa mort, qu’il s’agisse d’une maladie (Infectious pneumonia ou Fatal Meningitis) ou d’un crime (Broken Bottle Murder, Gun Murder ou simplement Homicide). Les visages, quand ils sont présents, sont peu visibles, partiellement recouverts d’un morceau de tissu, ce qui rend vaine toute tentative d’identification. Certaines images sont constituées de gros plan sur d’autres parties du corps : l’une d’elles montre les deux pieds d’un bébé et ses chevilles, dont l’une est ceinte d’un mince ruban. Le musée de Strasbourg conserve une série de photographies signées Rudolf Schäfer intitulée Visages de morts. Là non plus pas de nom pour ces portraits pris également dans une morgue. Cette fois, cependant, c’est le visage qui est au centre de chacune des images, légendées tout simplement Inconnu à la morgue ou Inconnue à la morgue

 Dans le cas des deux photographes précédemment cités, aucune relation personnelle ne lie l’artiste au sujet représenté. Il en va tout autrement avec l’artiste conceptuel allemand Jochen Gerz qui photographie sa mère sur le lit d’hôpital où elle finit sa vie (Le Grand Amour 2 / Fictions, Centre Pompidou). Sophie Calle a pour sa part consacré une exposition à la mort de sa mère, (Rachel, Monique) présentée, entre autres, dans l’Eglise des Célestins en Avignon en 2012. Elle y évoque à travers des objets, des textes, des photographies, celle qui s’agaçait de ne pas apparaître dans le travail de sa fille…. On peut y voir une vidéo de la mort de la mère, d’autant plus troublante que finalement l’instant décisif reste insaisissable…

En dépit de leur diversité, l’ensemble de ces œuvres échappe à la catégorie des photographies post mortem telle qu’elle était entendue jusqu’alors. Si la dimension esthétique n’en était pas exclue, elle constituait l’un des moyens mais non, comme ici, la fin de l’œuvre elle-même.

Joëlle Bolloch

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19 Juin 2015 - 12:33pm