Dernière image : 5 - Dernier portrait, premier portrait ?

semaine du 16 au 22 février 2015

Conserver la mémoire des traits d’un disparu. Aider les survivants à faire leur deuil. Les fonctions des photographies réalisées après décès sont multiples. Dans cette rubrique nous étudierons les pratiques et usages de ces dernières images.

 La photographie naît à une époque où la mortalité infantile est élevée. En 1840, pour 1000 naissances d’enfants vivants, 162 meurent avant d’atteindre leur première année, le pourcentage reste à peu près identique jusqu’à la fin du siècle, avec une augmentation significative en 1870 (201 pour 1000), il descendra ensuite progressivement au cours du siècle pour se stabiliser à environ 4,4 % aujourd’hui. Les maladies infantiles font des ravages, de nombreuses femmes meurent en couches, et des épidémies sévissent dans la population adulte.

 Lorsque la mort survient, le plus souvent à la maison, bien des familles s’aperçoivent qu’elles n’ont pas eu le temps de mettre à profit l’avertissement lancé par le photographe américain Noah North à l’intention de sa clientèle : « [N. North] tient à dire à tous ceux qui désirent « capter l’ombre avant que le sujet ne s’évanouisse » (« secure the shadow ere the substance fade ») que c’est maintenant le moment, tant que la vie, la santé et les circonstances le permettent ». C’est notamment le cas de cette mère éplorée qui s’adresse au photographe Gabriel Harrison : « Oh, Monsieur, ma petite Armenia est morte et je n’ai aucun portrait d’elle, pourriez-vous venir immédiatement et la photographier ? ». Ces témoignages figurent, parmi d’autres, dans l’ouvrage du chercheur américain Jay Ruby Secure the Shadow. Death and Photography in America, publié en 1995.

 Ces familles endeuillées ne possèdent alors aucune image de leur proche vivant. La photographie qu’elles souhaitent conserver a pour mission essentielle de rappeler les traits du défunt. Cette fonction assignée au portrait post mortem est à l’origine d’un dispositif bien particulier qui perdurera tout au long des deux décennies suivant l’apparition du daguerréotype. En effet, pour adoucir le chagrin renouvelé à chaque fois que le regard se portera sur la photographie, qu’elle soit enfermée dans un écrin, portée en pendentif, montée en broche, l’ambiguïté entre la mort et le sommeil est volontairement entretenue.  

C’est bien ce que voulait signifier le photographe qui légendait le portrait d’un enfant mort posé dans sa vitrine avec cette formule : « Ne dirait-on pas qu’il dort ? ». C’est également un argument utilisé dans les publicités par des photographes qui proclament obtenir un résultat si naturel que les personnes décédées « […] semblent, même aux yeux des artistes, plongées dans un profond sommeil. »

Joëlle Bolloch

La semaine prochaine : 6- Hypnos et Thanatos, frère jumeaux…

 

 

Google news Référence: 
105
12 Décembre 2014 - 4:36pm