Dernière image : 8 - Les adultes morts

semaine du 9 au 15 mars 2015

Conserver la mémoire des traits d’un disparu, aider les survivants à faire leur deuil : les fonctions des photographies réalisées après décès sont multiples. Cette semaine nous nous intéressons aux différentes manière de représenter le dernier sommeil des adultes.

 Comme dans le cas des enfants, les premières photographies post mortem d’adultes les montrent le plus souvent en gros plan, le visage centré sur l’oreiller. Autre point commun avec les portraits d’enfants décédés, les adultes sont montrés seuls, ou en compagnie de proches qui les veillent.  Il ne s’agit de considérer ici que les décès naturels, des suites de maladie, ou simplement de vieillesse, à l’exclusion de toute mort violente - accidentelle,  criminelle, ou encore survenue au cours de conflits - qui relève d’une autre catégorie.  Ainsi, logiquement, l’essentiel du corpus que nous avons pu étudier concerne des personnes âgées. Il existe néanmoins des portraits de jeunes femmes mortes en couches, parfois photographiées aux côtés d’un bébé mort-né. Quelques grandes épidémies, notamment celle de choléra qui a sévi aux Etats Unis à la fin des années 1840, ont constitué un contexte propice à la production de portraits post mortem de jeunes adultes, dont ceux de médecins décédés après avoir contracté la maladie dans l’exercice de leurs fonctions.

 Quelques photographes cherchent à entretenir l’illusion de la vie sans passer par le subterfuge du sommeil. Ecoutons le témoignage d’Eugène Disdéri, l’inventeur du portrait format carte de visite qui a fait sa renommée et sa fortune (temporaire puisqu’il finira ses jours dans la misère) : « Chaque fois que nous avons été appelé à faire un portrait après décès, nous avons vêtu le mort des habits qu’il portait habituellement. Nous avons recommandé qu’on lui laissât les yeux ouverts, nous l’avons assis près d’une table, et, pour opérer, nous avons attendu sept ou huit heures. De cette façon nous avons pu saisir le moment où, les contractions de l’agonie disparaissant, il nous était donné de reproduire une apparence de vie. C’est le seul moyen d’obtenir un portrait convenable, et qui ne rappelle pas à la personne pour laquelle il est cher, ce moment douloureux qui lui a enlevé ce qu’elle aimait. »

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Un de ses confrères américain, Charlie Orr, va plus loin dans le détail de sa pratique : « (…) arrive alors le moment le plus important de l’opération, celui d’ouvrir les yeux. Vous pouvez pratiquer tout simplement en utilisant le manche d’une cuillère à café ; baissez les paupières supérieures, elles en bougeront pas, faites tourner le globe oculaire dans son orbite, et vous obtenez un visage dont l’expression est presque celle d’un vivant. Il est possible de remédier au vide du regard et à l’aspect vitreux des yeux grâce à quelques retouches. » Charlie Orr a raison de préciser que l’expression est « presque » celle d’un vivant car les images réalisées suivant ces procédés sont peu convaincantes, le résultat étant souvent plus pathétique que susceptible de faire illusion…

Joëlle Bolloch

Illustration : Collection particulière

La semaine prochaine :  Indices involontaires et objets symboliques

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4 Mars 2015 - 4:59pm