L’auto momification pour être Bouddha

semaine du 29 juin au 5 juillet 2015

Née en Chine il y a deux mille ans, importée au Japon où elle fut adoptée par une secte bouddhiste minoritaire, l’auto momification était une pratique qui, en cas de succès, permettait d’atteindre le statut de Bouddha (Eveillé), sans passer par les cycles interminables de réincarnations. Les adeptes du sokushinbutsu (« devenir rapidement Bouddha dans ce corps ») s’imposaient pendant au moins six ans une diète alimentaire stricte, puis un jeûne draconien qui « asséchaient » leur corps, laissant la peau et les os. Après leur mort, leur dépouille se transformait naturellement en momie, sans aucune intervention extérieure. Interdite au japon en 1872, l’auto momification serait encore pratiquée dans quelques monastères isolés.

Une ascèse draconienne

Les règles alimentaires qui permettaient aux moines de pratiquer l’auto momification sont décrites dans plusieurs textes anciens. Pour être mené à bien, le sokushinbutsu ("devenir Bouddha rapidement dans ce corps") se déroulait en quatre étapes.

Etape 1

Pendant 1000 jours, le moine se nourrissait exclusivement de noix et de graines ramassées autour du temple. Il éliminait de son alimentation le riz, le blé, l’avoine ainsi que plusieurs variétés de millet. Il pratiquait également des exercices physiques intenses. A la fin de cette période, le corps du moine était sensé avoir perdu une grande partie de sa graisse.

Etape 2

Pendant encore 1000 jours, le moine abandonnait le régime alimentaire de la phase I. Il se contentait de manger de petites quantités de racines et d’écorces de pins. Vers la fin de cette période, le moine buvait un breuvage préparé avec la sève du Vernis du Japon, un arbre exploité pour sa sève qui permet la confection de la laque utilisée en ébénisterie traditionnelle en Asie. Très toxique, la boisson provoquait des vomissements et des diarrhées. Elle accélérait le processus de déshydratation du corps. Elle présentait également l’avantage d’empoisonner la future dépouille, de tuer les bactéries et les vers qui participent au processus de décomposition du corps et d’éloigner les insectes et les animaux nécrophages. A la fin de la seconde étape, le moine avait perdu une grande partie des fluides corporels. Il était comme « desséché ».

Etape 3

Au bout de ces six ans de diète, on emmurait vivant le moine dans une cavité à sa taille. Il s’y installait dans la position du lotus pour la poursuite de sa lente agonie. Il y méditait jusqu’à sa mort. Un petit trou aménagé dans son tombeau lui permettait de respirer. Chaque matin, il faisait tinter une clochette qui indiquait aux autres moines qu’il était encore en vie. Quand, elle cessait de sonner, ces derniers comprenaient qu’il était mort. Ils retiraient le tuyau qui lui avait permis de respirer et scellaient hermétiquement la cellule.

Etape 4

Les moines attendaient encore 1000 jours, voire 20 ans suivant les cas. La tombe était alors ouverte. Ils vérifiaient si l’auto momification avait réussi. Souvent elle ratait. Selon la tradition orale, de nombreux moine échouèrent dans leur projet de devenir sokushinbutsu. On refermait alors sa tombe. Malgré son échec, on le respectait pour avoir tenté l’épreuve et on louait sa force d’esprit et son inébranlable volonté. Ceux qui réussissaient leur mutation étaient élevés au rang de Bouddha. On recouvrait le corps d’une étoffe de chanvre imprégnée de laque afin de parfaire sa conservation. On le plaçait enfin dans un temple ou les moines et la population pouvaient le vénérer. Au japon, 16 sokushinbutsu ont été recensés. Selon d’autres sources ils seraient entre 24 et 28.

 Les scientifiques hollandais du centre médical Meander d’Amersfoort furent les premiers surpris de leur découverte. Les organisateurs d’une exposition itinérante baptisée « Monde des Momies » leur avaient demandé en février 2015 de reconstituer à l’aide d’un scanner dernier cri la structure intérieure d’une statue représentant un moine bouddhiste en position du lotus. L’œuvre venait de leur être prêtée par un collectionneur anonyme. L’exploration par CT-Scan révéla la présence dans la statue d’un corps momifié, celui d’un moine bouddhique. Une endoscopie et l’analyse de prélèvements prouvèrent qu’il s’agissait d’un homme âgé d’une quarantaine d’années. Des inscriptions sur le socle et dans l’intérieur de la statue permirent d’identifier le moine. Il se nommait Zhanggong Liuquan et vécut en Chine entre 1050 et 1100. La présence d’un sceptre cérémoniel montrait qu’il était un maitre bouddhiste qui appartenait à l’école Chan, un courant religieux également connu sous son nom japonais, Zen.

 Contrairement aux égyptiens anciens où le processus de momification intervenait après la mort de la personne, les sokushinbutsu - que l’on peut traduire par « devenir rapidement Bouddha dans ce corps » - respectaient un long processus volontaire qui les conduisait peu à peu à se momifier de leur vivant. Poussant à l’extrême sa volonté de s’émanciper du monde sensible et du « monde illusion », résolu à transcender la douleur et son moi physique, le moine qui choisissait cette voie aspirait à devenir un « parfait », un « Bouddha vivant ». Le rite, particulièrement pénible, durait plusieurs années (lire notre encadré). Un régime alimentaire draconien et contrôlé permettait au moine de diminuer la quantité des graisses et des fluides contenues dans son corps. Après sa mort qui survenait au bout d’une longue agonie de plusieurs années, la dépouille ainsi « asséchée » ne connaissait pas la décomposition. Dans notre confrère Sciences et Avenir de mai 2015, Christine Barbier-Kontier, spécialiste des religions chinoises au Centre de recherche sur l'Extrême Orient de Paris Sorbonne (Creops), explique les motivations de ces moines : « Par ce lourd sacrifice, les corps ainsi transformés en statue faisaient entrer les moines dans une autre dimension : le don total de soi à sa communauté ».

 Né en Chine il y a deux mille ans, le rite religieux se répandit ensuite du Tibet, au Japon en passant par le Vietnam, la Corée, la Thaïlande. Des missionnaires portugais furent les premiers à décrire des auto momifications au XVIeme siècle. On ne les prit pas au sérieux. Condamnées par le confucianisme en Chine, elles furent interdites au japon en 1872. L’étude de ce phénomène religieux reprit dans les années 1970 quand on retrouva dans quelques temples des momies de moines. Une vingtaine d’entre elles ont été formellement identifiées.

 Ces pratiques ont-elle encore cours de nos jours ? Impossible de répondre. La dernière auto momification daterait de 1954. Si Hang, un moine taïwanais aurait mené le processus à son terme. Après sa mort, son corps a été enfermé dans une jarre hermétiquement close. Au bout de cinq ans ses disciples le sortirent de son étrange tombeau et le couvrirent de laque et de feuilles d’or avant de le présenter à la vénération des fidèles. On ne peut exclure que d’autre moines ont choisi de se laisser mourir quelque part dans un monastère en Asie.

 Les enquêteurs n’excluent pas non plus l’existence d’un trafic de dépouilles auto momifiées comparable à celui des momies égyptiennes au début du XXeme siècle. La police de Mongolie a arrêté au début de l’année une personne en possession de la momie d’un lama tibétain. Il s’apprêtait à la revendre à un étranger. Les autorités d’un petit village de la province chinoise du Fujian affirment que la statue du moine exposée dans un musée à Assen et scannée a été volée en 1995 dans un temple de la région. Un réseau international existerait et écoulerait à prix d’or ces très rares momies. Finir dans le salon d’un riche « collectionneur » sans scrupule, voilà un étrange destin pour ces moines confrontés post mortem, contre leur volonté, à la triste réalité du monde réel, bien loin du monde d’illusions dans lequel ils refusaient de vivre.

Dessin : Denis Pessin

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3 Juin 2015 - 12:40pm

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