La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Cinquième partie

semaine du 2 au 8 janvier 2017

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

Les obsèques du Père Goriot

Dans le Père Goriot (1835), Honoré de Balzac (1799-1850) décrit les obsèques du personnage éponyme du roman :

« Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux, s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta. »

L’organisation des cimetières à l’intérieur de grands espaces verts, lieu d’aménité au cœur d’un Paris alors en pleine modernisation, dans lesquels les monuments funéraires s’organisent autour d’allées verdoyantes, est aussi à l’origine de nouvelles formes de ritualisation sociale. C’est le cas – notamment – de la promenade funéraire, moment privilégié pendant lequel, amateurs, curieux et familles endeuillées sillonnent les grands cimetières urbains. Comme le souligne Emmanuel Fureix, la nouveauté de ce moment privilégié de la vie parisienne correspond à une nouvelle sensibilité à la mort qui s’exprime, à la fois, par la célébration de la mémoire d’une famille et par celle de la collectivité. Le Parisien est avant tout un citoyen faisant corps avec ses morts et la mémoire générationnelle dont il est l’aboutissement.

S’il est vrai que la relation des vivants avec les morts n’attend pas l’avènement des grandes nécropoles urbaines pour s’affirmer, il n’en demeure pas moins que c’est l’ère des cimetières urbains qui en marque l’aboutissement. De tous temps, les vivants ont cherché à maintenir avec les morts une relation basée sur la transmission du souvenir des défunts aux nouvelles générations, mais aussi sur la crainte dont la peur ancestrale d’un retour inattendu a inspiré bien des pages – ô combien spectrales - de la littérature gothique.

En réalité, le moment fondateur de ces rites de morts pour la paix des vivants s’inscrit dont ce long Moyen Âge qui « invente » le Purgatoire et décline toutes les formes de sociabilité autour de la mort : célébration de la fête des morts, prières, suffrages, pèlerinages, etc. Dès les premières décennies du 19e siècle, le pèlerinage en terre des morts s’organise au travers de gestes de plus en plus codifiés tels que le dépôt d’une gerbe de fleurs. De cette époque, datent aussi les premiers guides de cimetières qui livrent des conseils au visiteur de passage sur les « incontournables » à voir. Le nombre de visites augmente sensiblement pendant la première moitié du 19e siècle, ce qui amène la municipalité parisienne à recruter des personnels spécialement formés dans l’optique de « surveiller » et de drainer les foules s’empressant dans les cimetières.

D’après les estimations rapportées par E. Fureix, près d’un quart de la population parisienne aurait arpenté les allées verdoyantes du Père-Lachaise. Se rendre au cimetière et célébrer la mémoire des défunts devient un moment privilégié de la vie parisienne du 19e siècle. Les visites ritualisées culminent avec le dépôt d’un bouquet de fleurs ou d’une couronne sur la tombe d’un parent proche, d’un ami ou bien d’une personnalité politique dont la célébration mémorielle devient un geste citoyen essentiel et solennel pour tous citoyens.

De cette même époque, date également un nouveau type de pèlerinage funéraire : la promenade historique et/ou métaphysique. Dans le premier cas, l’amateur d’art parcourt le cimetière pour y contempler les œuvres architecturales et les sculptures ; dans l’autre, la promenade devient le prétexte à une réflexion plus « philosophique » centrée sur la destinée de l’Homme et le devenir de son enveloppe charnelle. Le succès de ce tourisme d’un genre nouveau est sensible dans les succès éditoriaux que connaissent les premiers guides des cimetières.

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 Le Père-Lachaise y occupe la première place : plans et gravures y guident le visiteur dans la découverte de la grande nécropole parisienne. Du haut de sa position géographique privilégiée – sorte de promontoire dominant la Ville – le Père-Lachaise symbolise plus que tout autre cimetière parisien, la nouvelle sensibilité urbaine des vivants à l’égard de leurs morts. Au détour d’une promenade, les familles endeuillées et les touristes empressés découvrent aussi la monumentalisation du souvenir dans le fer et dans la pierre, et les œuvres monumentales dissimulées dans la nature verdoyante de l’immense parc du cimetière.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Sixième partie

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2 Janvier 2017 - 8:03am