La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800. deuxième partie.)

semaine du 12 au 18 décembre 2016

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

Le Père-Lachaise

Les portes des deux villes, c’est-à-dire du Paris mort et du Paris vivant, se regardent de près ; les gardiens de l’une et de l’autre peuvent très-bien s’entendre, se répondre et fraterniser (...) Devant la façade de cette entrée qui s’enfonce en demi-lune, grandiose comme serait une entrée du parc de Versailles, des fiacres, des demi-fortunes, de brillants équipages s’arrêtaient : il en arrive à chaque instant. Ainsi chacun vient là un jour pour ne plus s’en retourner, il importe peu dans quelle voiture ; l’égalité commence de l’autre côté du seuil. Personne n’entrait qu’à pied. Les visiteurs opulents me parurent regarder avec moins de morgue les piétons plus modestes : c’est que, dans ce lieu, le sentiment de la plus cruelle réalité impressionne l’âme et émousse sa fierté. Sans doute, au jour fatal, il existera encore une différence dans les vêtements ; le hêtre et le sapin succéderont à la toile et à la bure, une double enveloppe de cèdre et de plomb remplacera la laine soyeuse et le cachemire ; mais qui habillera-t-on ainsi d’un bois vil ou précieux ?... Les vers de la tombe pour qui l’on édifie de tous côtés, dans cette enceinte, le marbre et le bronze, et les vrais habitants de ces palais mortuaires.

Eugène Roch, Le cimetière du Père-Lachaise, Paris ou le livre des Cent-et-un, 1832

Le décret prairial an XII (12 juin 1804) marque incontestablement une rupture dans le rapport de la culture occidentale à la Mort et aux morts. Celui-ci inaugure aussi ce que l’historien Emmanuel Fureix désigne de « révolution funéraire », c’est-à-dire un changement radical qui touche à la fois les lieux de la mort – les cimetières – et les pratiques funéraires qui se mettent en place à cette époque. Tout d’abord, le cimetière est rejeté à l’extérieur de l’enceinte urbaine, ce qui va engendrer un déplacement des rites de mort à l’orée des villes et des villages. En effet, le théâtre de la mort et des rites qui l’accompagnent n’est plus désormais l’église, mais le cimetière dans sa dimension géographique extra-urbaine. Or, c’est à Paris qui se dessinent les contours de cette transformation singulière du rapport des vivants à leurs morts, notamment avec la réorganisation des cimetières au vu de l’application de mesures hygiénistes draconiennes.

Le décret de 1804 est très clair à ce titre : il importe de maintenir la salubrité des villes et des villages en écartant tous dangers liés à la proximité des vivants avec des corps en décomposition. Aussi, le texte contient-il de nombreuses dispositions destinées à l’aménagement de cimetières sur des terrains spécialement achetés par les municipalités et aménagés dans ce sens. Le législateur veille à ce que l’on privilégie les « terrains les plus élevés au Nord » pour éviter que « les vapeurs infectes ne puissent s’en élever et se répandre dans les lieux environnants ». Par ailleurs, une importance nouvelle est accordée au rôle de la végétation dans les cimetières afin de créer un lieu de mémoire et de recueillement apaisé et verdoyant, nouvel espace de la vie sociale où se côtoient morts et vivants, dans un cadre idyllique protégé par un écrin verdoyant. De nouvelles règlementations et dispositions voient alors le jour. Et Paris devient le théâtre d’aménagements de toutes sortes mis en place dans le cadre de cette « révolution funéraire ».

Une première étape importante concerne l’acquisition des grands cimetières par la ville de Paris : le cimetière du Père-Lachaise (dit aussi Mont-Louis) ou cimetière de l’Est, inauguré en 1805, le cimetière du Montparnasse (cimetière du Sud), ouvert le 14 juillet 1824 et, enfin, le cimetière de Montmartre (cimetière du Nord), ouvert le 1er janvier 1825.

La législation distingue différentes catégories de sépultures :

- Inhumations communes gratuites pour les indigents ;

- Concessions temporaires individuelles (dont la durée atteint 30 ans après 1843) ;

- Concessions à perpétuité dont les coûts assez élevés – 125 francs sous la Restauration – sont réservés aux aristocrates, bourgeois et autres notables de la capitale.

Le cimetière du Père-Lachaise est de loin le lieu de prédilection des concessions à perpétuité des élites parisiennes. Posséder une sépulture au cimetière du Père-Lachaise est révélateur de sa propre appartenance à la bourgeoisie dont on partage les us et coutumes. Comme le rappelle Eugène Roch dans son Paris ou le livre des Cent-et-un (1831-1834), il est normal pour les gens aisés de la capitale d’avoir leur « hôtel à Paris », leur « maison de campagne à Saint-Cloud » et leur « tombe au Père-Lachaise ». L’aménagement de ces nouvelles « villes des morts » à l’extérieur de l’enceinte urbaine de Paris ne correspond pas cependant à la disparition de tous les anciens cimetières d’antan.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800. Troisième partie.)

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11 Décembre 2016 - 1:11pm