La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Onzième partie

semaine du 13 au 19 février 2017

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

La révolution funéraire introduite par la législation impériale est loin d’avoir concerné seulement les grandes villes et les capitales européennes. Villages et bourgs sont également concernés par ce vaste mouvement - à la fois – sociétal et esthétique. A la campagne, plus qu’ailleurs, les enjeux sont de taille : le cimetière villageois représente un haut-lieu de la sociabilité rurale où se mêlent les générations et où se transmet la mémoire des défunts. Les traditions y demeurent fortes et relèvent de traditions ancestrales, inscrites au patrimoine immatériel de chaque communauté. Aussi, les cimetières de campagne sont le théâtre des transformations sociétales qui investissent l’ensemble de l’Europe au 19e siècle.

On a vu précédemment comment le mouvement révolutionnaire est à l’origine de profondes modifications dans la gestion des cimetières qui est, désormais, confiée aux communes françaises. Sous l’égide des Préfets, les élites locales veillent à la réorganisation de leurs cimetières, en particulier grâce à un important arsenal de circulaires et de décrets. C’est cependant bien le décret du 23 Prairial an XII (12 juin 1804) qui constitue la colonne vertébrale de la réflexion juridique, administrative et politique sur les cimetières villageois. L’une des préoccupations majeures repose en la sollicitude accordée à leur entretien. Avant la Révolution, la charge en revenait aux institutions religieuses. Bien des documents d’archives décrivent les visites pastorales relatant comment l’Eglise se souciait de l’entretien de ces cimetières. Or, il n’est pas de document qui ne décrivent pas l’état d’incurie des ces espaces sacrés, fréquentés à la fois par les animaux, les foires et les marchés.

Avec le décret de 1804, la municipalité devient seule responsable de l’entretien et de la surveillance des cimetières en la personne du Maire qui doit « veiller à ce qu’il ne se commette aucun désordre dans les lieux de sépulture, et de renouveler en conséquence les défenses d’y laisser paître ou divaguer les animaux, d’y faire œuvre servile, d’y commettre aucune indécence, d’y jeter ou conduire des immondices, et d’y rien faire qui soit contraire au respect dû aux morts ». Ces mesures illustrent bien l’esprit du temps : à des raisons de morale, s’ajoutent aussi des motivations de nature hygiénique et d’ordre public. C’est à la même époque, notamment, que les cimetières sont ouverts à des horaires définis par chaque municipalité. Les maires doivent également veiller à l’entretien du cimetière et de son mur d’enceinte, mais aussi des sépultures. Avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), les anciennes fabriques – autrefois chargées de certaines tâches (entretien des espaces verts) – disparaissent définitivement en laissant l’entière responsabilité de l’entretien des cimetières aux seules mairies.

 Le cimetière villageois demeure un haut-lieu des traditions rurales dont les pratiques religieuses occupent une part privilégiée. Chaque cimetière de campagne possède sa propre chapelle où se déroulent des processions périodiques pour honorer un saint ou un culte particulier. Plus encore, le cimetière de campagne est, plus encore que celui urbain, marqué par une forte emprunte religieuse : c’est le cas notamment de l’ornementation (croix, monuments et statues) qui renvoie à une foi au cœur des rites partagés par la communauté villageoise. Avec le temps, le cimetière de campagne perd le caractère ostentatoire et – progressivement - les chapelles sont abandonnées en faveur du caveau familial de marbre ou de pierre, nouveau haut-lieu de la mémoire dont le modèle stéréotypé correspond aussi à un certain goût esthétique privilégié par les classes de bourgeoisie locale.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Douzième partie

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11 Février 2017 - 5:41pm