La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Quatrième partie

semaine du 26 décembre 2016 au 1 janvier 2017

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

« Je touchai les guirlandes desséchées qu’on y mit au lendemain de sa mort. Les fleurs dont sa place est couverte sont séchées où elles ont été mises. Ces pauvres morts ! »

Jules Michelet, Ecrits de jeunesse (1820-1823)

Le Père-Lachaise et les grands cimetières parisiens inaugurent une esthétique nouvelle fondée dans laquelle les monuments funéraires sont intégrés à un espace verdoyant, havre de paix et de réconfort. L’historien Emmanuel Fureix rappelle notamment comment les monuments funéraires tendent à augmenter sensiblement dans les années 1815-1830. Celui-ci souligne également le passage de la sépulture individuelle en pleine terre au caveau familial ou à la chapelle, avec une place prépondérante accordée au monument pour célébrer la mémoire du défunt. Architectes et sculpteurs de renom participent à cette monumentalisation des espaces de la mort avec des œuvres dont le répertoire de formes et de symboles d’épanouit dans un néo-classicisme largement prédominant. Parmi eux, on évoquera les noms de l’architecte Jacques-Ignace Hittorf (1792-1867) et du sculpteur Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856) qui réalise plus d’une dizaine de bustes pour le seul cimetière du Père-Lachaise – dont celui d’Honoré de Balzac.

Sous la Restauration, sont réalisées l’entrée monumentale du cimetière et la chapelle située à l’Est. L’entrée monumentale est composée de deux grands piliers décorés de symboles divers (torches, guirlandes et sabliers ailés) et de l’inscription « Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort », issue des Evangiles (Jean, XI). L’élégante composition est couronnée d’une croix. La chapelle a été édifiée par l’architecte Etienne-Hippolyte Godde (1781-1869), qui réalise également l’entrée monumentale. Il s’agit d’un édifice néo-classique, relativement austère, érigé à l’emplacement de l’ancienne résidence des Jésuites.

Un autre aspect important de la rupture introduite par les grands cimetières parisiens concerne la place importante accordée à la végétation. Le cimetière est structuré comme un espace vert, un immense jardin où les morts trouvent le repos éternel et où les vivants peuvent se promener, méditer et se recueillir.

Arbres et parterres de fleurs ne sont pas choisis au hasard au Père-Lachaise comme dans la majorité des cimetières européens du 19e siècle. Chaque essence et chaque plante véhiculent une charge symbolique particulière, rattachée à la Mort et aux croyances en un Au-delà. C’est le cas – en particulier – des sycomores qui étaient autrefois utilisés pour la fabrication des sarcophages dans l’Egypte ancienne ou encore des ormes, arbres traditionnellement associés à l’immortalité de l’âme. Les acacias renvoient à la vie qui ne veut pas s’éteindre. Les cyprès, les cèdres et les frênes symbolisent la protection contre le péché, tandis que les peupliers avaient été choisis par Brogniart en référence à l’île des Peupliers à Ermenonville où reposaient – jusqu’en 1793, date de leur transfert au Panthéon – les cendres de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).

Or, il convient de rappeler que l’association du cimetière au jardin n’est pas une spécificité française du 19e siècle. Comme nous le verrons plus loin, la Grande-Bretagne est célèbre pour ces bosquets, parcs et jardin abritant monuments funéraires et sépultures de familles illustres. Pour le moment, il suffit de souligner comment la mise en place des grands cimetières parisiens, vastes espaces abritant monuments funéraires dans un écrin verdoyant, a été aussi à l’origine de nouveaux rituels citadins tels que la promenade funéraire.

En effet, à partir des années 1820, les cimetières parisiens deviennent une étape incontournable pour ceux qui célèbrent la mémoire d’un proche disparu, mais aussi pour tous ceux qui se rendent au cimetière dans le but d’y faire une sorte de pèlerinage. Or la mode de ces « pèlerinages funéraires » s’inscrit pleinement dans les nouvelles formes de sensibilité et de ritualisation sociale qui se codifient au 19e siècle.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Cinquième partie

 

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25 Décembre 2016 - 12:04pm