La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Septième partie

semaine du 16 au 22 janvier 2017

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

Elégie

Ci-gît, la tête reposant sur le sein sacré de la terre,

Un homme qui fut de la fortune et du renom inconnu :

En son humble naissance la science ne put jamais se plaire,

Et la mélancolie le marqua comme un homme perdu.

 

Sa bonté fut large, et son âme fut toujours toute sincère,

Enfin une récompense aussi large le ciel envoya,

Il donna ses larmes (tout ce qu’il possédait) à la misère,

Un sincère ami (tout ce qu’il désirait), du Ciel il gagna.

 

Ne cherche plus désormais ses mérites, car ils ne s’exposent,

Ou n’enlève pas ses faiblesses de cet endroit si sacré,

Là pareillement en espoir tremblant à jamais ils reposent,

Dans le sein de son père clément et de son Dieu bien-aimé.

Thomas Gray, Elégie écrite dans un cimetière de campagne (1751)

Le décret du 23 Prairial an XII (12 juin 1804) est le fondement de la législation funéraire de notre pays. L’une de ses préoccupations majeures était de répondre – par le truchement d’un cadre juridique stricte – aux exigences de l’hygiénisme triomphant de la fin du 18e siècle. La « révolution funéraire » qu’inaugure ce texte majeur de la législation funéraire de notre pays est symbolisée par la création de grands cimetières urbains dont le Père-Lachaise constitue le modèle esthétique. Prenant place en périphérie de la ville, ces grandes nécropoles urbaines rejetées initialement à l’extérieur du tissu urbain finissent – dans un deuxième temps – par être réintégrées dans le maillage urbain de Paris qui n’a eu cesse d’accroître son expansion géographique.

Or, tous ces cimetières – en dépit de leur histoire et de leur évolution – présentent des traits communs soit qu’il s’agisse de nouveaux rites de sociabilités dont ils sont le théâtre (pèlerinage funéraire, recueillement sur la tombe d’un être cher et/ou d’un ami etc.) ou – plus encore – de l’organisation du cimetière lui-même. De ce point de vue, il convient de rappeler la dimension esthétique de ces nécropoles urbaines. Organisés en jardins funéraires, ces cimetières distinguent deux espaces : celui réservé aux inhumations et un second s’articulant autour de grandes allées et chemins agrémentés d’essences variées. C’est donc au sein de ces espaces arborisés, où se côtoient morts et vivants, que se situe la naissance du cimetière monumental. Celui-ci est l’aboutissement d’une évolution qui relève à la fois des mentalités (culte du souvenir) et de « modes » funéraires étroitement liées aux possibilités financières et sociales des élites urbaines.

Aussi une évolution s’amorce-t-elle à Paris et dans les villes de province. Dans un premier temps, la concession de famille est sise dans un petit enclos fleuri et arborisé. Puis, c’est l’époque des tombeaux et, enfin, le caveau familial de taille plus ou moins importante et richement paré. Dans ce paysage varié, le caveau monumental marque l’emprise d’une famille dans l’espace du cimetière : la hauteur de certains monuments (pyramides, oratoires et obélisques) est à la hauteur du prestige de la famille qui en a la concession. Une autre caractéristique de ces cimetières urbains réside dans leur christianisation ostensible à l’envi : croix, statues (Bon Pasteur, Stabat mater, Descente de croix) triomphent dans l’espace funéraire du 19e siècle.

Globalement, avec le développement des concessions, les cimetières urbains tendent à s’agrandir, tout en se distinguant par leurs particularités régionales. Aussi, matériaux (grès, granit etc.) et formes diversifient le paysage funéraire français. Parmi ces variantes régionales, on distingue – parmi les autres – le caveau dans sa forme enterrée ou « en surélévation » ; les enfeus (tombeau encastré dans l’épaisseur d’un mur appartenant à un édifice religieux) ; les cryptes ; les caveaux-puits (les cercueils y sont disposés les uns sur les autres) et les chambres funéraires ouvertes par une trappe.  

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine :  La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Huitième partie.

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15 Janvier 2017 - 11:07am