La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Sixième partie

semaine du 9 au 15 janvier 2017

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

Comme nous l’avons précédemment observé, le décret Prairial de l’an XII (1804) constitue une rupture sur le plan historique en raison des nouveautés qu’il induit dans l’urbanisme des grandes capitales européennes avec l’aménagement d’immenses espaces funéraires au sein des villes. Aussi la création du cimetière du Père-Lachaise correspond-il à l’avènement des grands cimetières européens dont les cimetières parisiens, mais aussi ceux de Vienne, Londres, ou encore Rome (1812), Gênes (1851) et Milan (1876).

Ces nouvelles nécropoles de la société industrialisée européenne du 19e siècle sont toujours bâtis à l’extérieur de l’enceinte urbaine et sont monumentaux en raison de leur taille, mais aussi de la profusion de sépultures, sculptures, monuments de famille, cénotaphes qui les décorent. En Grande-Bretagne, les cimetières contemporains sont inaugurés à la suite des Reform Acts (1832), la loi parlementaire destinée à élargir le corps électoral. Entre 1820 et 1840, les premiers grands cimetières urbains sont édifiés et organisés dans le maillage urbain.

En 1850, avec l’adoption d’une autre loi (Metropolitan Interment Act), les cimetières sont édifiés avec les financements publics : c’est l’âge d’or des grands cimetières victoriens caractérisés par leur relation privilégiée à la nature. Avec un certain retard à l’égard des autres capitales européennes, la Grande-Bretagne commence son œuvre de rénovation funéraire à partir de 1840 avec l’ouverture du cimetière de Highgate, suivie de celle de Norwood, Nunhead, Kensal Green, Brompton et Tower Hamlets. En dépit de la sécularisation progressive, mais avérée de la société européenne du 19e siècle, les grands cimetières d’Europe occidentale demeurent « religieux » du fait de l’importance qu’ils accordent aux grandes chapelles familiales dont l’architecture imite celle des grands édifices religieux.

Sur le plan architectural, il est à remarquer qu’avec le temps, les monuments funéraires ont plutôt tendance à être de moins en moins monumentaux, bien qu’ils conservent les éléments distinctifs de l’art religieux, en particulier les éléments décoratifs (vitraux, autel, etc.) Les cimetières du 19e siècle sont édifiés à l’extérieur de l’enceinte urbaine répondant ainsi à la volonté affichée par la majorité des municipalités d’éloigner les risques sanitaires liés à la présence des cadavres au cœur des villes. Avec l’urbanisme grandissant – cependant -, les villes ont fini par s’étendre au-delà des limites que constituaient les enceintes. Aussi, morts et vivants ont-ils fini par cohabiter, les uns investissant progressivement l’espace des autres. Par ailleurs, il faut noter que certains pays ont été plus attachés que d’autres à l’idée d’un cimetière dominé par une nature omniprésente et de vertes prairies, lieux de recueillement et de paix.

Il s’agit de l’idéal esthétique du « cimetière-jardin » cher à la culture anglo-saxonne et attesté aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. En 1831, est inauguré le premier cimetière-jardin étasunien (Mont-Auburn), suivi quelques années plus tard de la construction du cimetière Mount-Hermon, au Québec. Ces espaces funéraires se définissent par l’importance accordée aux espaces verts, à la présence de chemins et sentiers, décorés de monuments funéraires de style et de matériaux divers. Ces cimetières-jardins américains et canadiens s’inscrivent dans la longue tradition des cimetières anglais d’époque géorgienne, dits aussi « cimetières ruraux », dans lesquels un cénotaphe se nichait dans un cadre verdoyant. Le cénotaphe n’abritant pas de dépouille corporelle, celui-ci servait davantage à la réflexion sur le sort ultime de chaque être vivant.

En France, à la Révolution, de nombreuses images figurant des cimetières circulent ; il s’agit cependant d’un cimetière laïcisé promouvant plus le culte des idées et de l’individu que celui rattaché à une croyance ou à un culte religieux particulier.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Septième partie

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9 Janvier 2017 - 7:57am