La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Treizième partie

semaine du 27 février au 5 mars 2017

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

Là des sons étouffés, rumeur faible et plaintive, 

Emurent tout d'abord mon oreille attentive. 
L'air éternel semblait en frémir et vibrer ;

Vague bruissement de la foule des âmes ; 
Car ici, par milliers, enfants, hommes et femmes, 
Malheureux sans tourment, soupiraient sans pleurer.

Eh bien, pourquoi ne pas demander à connaître 
Quels sont ces esprits-là que tu vois, » dit mon maître? 
« Or donc, avant d'aller plus loin, écoute-moi :

Ils sont là sans péché, courbés sous l'anathème 
Pour n'avoir pas reçu les eaux du saint baptême, 
Pour n'avoir pas franchi les portes de la Foi.

Dante, La divine comédie, Enfer (chant IV).

De tous temps, la mort de l’enfant a constitué un tabou que les sociétés humaines ont essayé – plus ou moins vainement – d’exorciser à l’aide de rituels destinés à éloigner cet événement tant redouté par chaque famille. Malheureusement, lorsque la mort arrachait le jeune enfant à ses proches, il fallait organiser ses funérailles et entamer le travail de deuil.

Or, Si les enfants baptisés avaient le droit de sépulture dans le cimetière paroissial, la question s’avère beaucoup plus complexe pour les nouveau-nés. En effet, de nombreuses études archéologiques et historiques conduites au cours de ces dernières trente années ont souligné comment le taux de mortalité très élevé des très jeunes enfants a influé de façon significative sur les comportements et les mentalités.

Dans les sociétés de l’Ancien Régime, on connaît notamment l’importance du baptême qui assurait au nouveau-né sa place dans la communauté des chrétiens, mais aussi sa place parmi les morts au cimetière du village ou de la ville. Lorsque l’enfant n’était pas baptisé, le sort réservé à sa dépouille était très différent : aménagements particuliers au sein du cimetière, inhumations en terre non consacrée ou encore au sein des sanctuaires à répit. Mais ce n’est pas tout. Sans avoir été baptisé, le tout-petit est aussi dépourvu de nom et n’a pas sa place dans la famille chrétienne. En France, comme partout ailleurs eu Europe au Moyen Âge et à l’Epoque moderne, l’Eglise avait à cœur de faire baptiser très vite les nouveau-nés pour assurer leur salut éternel et – par conséquent – une place dans l’au-delà, mais aussi pour leur permettre de profiter d’une place au cimetière de la communauté. Avec le temps, on assiste à une véritable urgence du baptême ; l’enfant devait être baptisé à tous prix, ce qui explique qu’au 18e siècle, le rite intervenait le jour même de la naissance.

Or, l’urgence du baptême s’explique en raison d’un certain nombre de croyances et de peurs qui perdurent dans l’Europe moderne, mais dont les origines remontent à l’Antiquité. Tout d’abord, il convient de rappeler qu’un jeune enfant non baptisé était rejeté par la communauté des chrétiens, ce qui se traduisait concrètement par l’impossibilité d’être inhumé au sein du cimetière paroissial. L’enfant non baptisé catalyse toutes les peurs ataviques des sociétés humaines : le tout-petit, privé de place au Paradis, est destiné – comme autrefois les enfants morts prématurément dans les sociétés anciennes – à errer sans paix et à hanter ses parents.

Afin d’adoucir la peine des familles endeuillées, mais aussi pour atténuer la sévérité de la pensée de Saint-Augustin (354-430 ap. J. – C.), le Limbe des enfants est créé au 13e siècle. Il s’agit d’un lieu intermédiaire à mi-chemin entre Paradis et Enfer destiné uniquement aux âmes des tout-petits non baptisés. Une autre pratique, récurrente à partir de la fin du 13e siècle, était le baptême à tous prix ; l’enfant mort-né était ondoyé y compris même lorsqu’il se trouvait encore dans le ventre de sa mère, notamment par le biais d’un clystère. Jusqu’au 18e siècle, l’ondoiement était pratiqué régulièrement, mais il disparut progressivement au siècle suivant.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800). Quatorzième partie

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26 Février 2017 - 8:06pm