La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800)

semaine du 5 au 11 décembre 2016

Dernier domicile où l’on dort pour un sommeil éternel et lieu où s’assemblent les vivants pour honorer les morts, le cimetière a évolué au fil des siècles.

À l’ombre des cyprès et dans les urnes
Réconfortées de pleurs, est-il donc, le sommeil
De la mort moins pesant ? Quand pour moi le Soleil
Ne fécondera plus sur cette terre
Des plantes et des bêtes l’aimable famille, Et lorsque devant moi, charmantes et flatteuses,
Ne danseront plus les heures futures,
Que plus je n’entendrai, mon doux ami, tes vers
Et la sombre harmonie qui les gouverne,
Et que plus en mon cœur des virginales Muses ne parlera l’esprit, ni de l’amour,
Unique esprit de mon errante vie,
Quel rachat pour les jours disparus qu’une pierre
Qui distinguât les miens de cette infinité́
D’os sur mer et sur terre semés par la mort ?

Ugo Foscolo, Les tombeaux (1807)

Le cimetière (du mot latin coemeterium, issu du grec ancien koimêtêrion (« lieu pour dormir, dortoir »), désigne le lieu où sont inhumés les morts et où l’on évoque leur souvenir à travers des rites et des pratiques qui ont évolué au fil des siècles. Classiquement, le 18e siècle marque une rupture dans l’histoire de la relation entre les vivants et les morts, résultat d’une évolution progressive qui – en vertu des inquiétudes sanitaires qui balayent toute cette époque – aboutit au déplacement des cimetières à l’extérieur de l’enceinte urbaine, consommant ainsi la séparation entre morts et vivants. Or, de nombreux facteurs ont concouru à ce nouvel ordre de choses. Avec l’apparition de crises sanitaires majeures (épidémies de choléra), la société modifie sa réflexion sur la mort et sur les relations que les vivants doivent instaurer avec la dépouille mortelle et les espaces qui lui sont réservés. Si les raisons hygiéniques sont évidemment au cœur de ce débat sur l’installation des cimetières dans les villes, le poids des changements intervenus dans les mentalités ne doit être occulté. La société s’interroge sur les processus en œuvre dans le cadavre, « redoutable charogne », dont on craint les miasmes pestilentiels et la proximité avec les habitations.

Ce changement d’opinion est l’élément déclencheur de l’ordonnance royale de 1776 qui interdit les inhumations à l’intérieur des églises, avec des restrictions cependant pour les membres du clergé et les fondateurs et/ou bienfaiteurs d’édifices religieux, en obligeant les villes et les villages au déplacement des cimetières à l’extérieur de l’enceinte des habitations et à leur agrandissement en cas de nécessité. Aussi, avec l’interdiction d’élire sa sépulture au sein d’une église ou d’une chapelle, le cimetière est appelé à devenir à la fois un lieu de prière et de recueillement, un espace consacré aux morts et à la célébration de leur souvenir. A Paris, les grands cimetières-charniers sont fermés : les Saints-Innocents en 1780, Saint-Roch et Saint-Sulpice en 1781. La fin du 18e siècle coïncide également avec le transfert de propriété des cimetières aux communes, et la mise en place d’une législation spécifique pour les cimetières. Les principes de l’ordonnance royale de 1776 – interdiction de sépulture dans les églises et implantation des cimetières à l’extérieur de l’enceinte urbaine – aboutissent à l’élaboration du célèbre Décret prairial an XII (12 juin 1804). Dans son premier article, celui-ci proclame « qu’aucune inhumation n’aura lieu à l’intérieur des églises ». Toute inhumation à l’intérieur de l’espace sacré ou à l’intérieur de l’enceinte d’une ville ou d’un bourg est prohibée. Les membres de l’aristocratie et les bourgeois fortunés ont le droit de se faire inhumer, avec l’autorisation du Préfet, au sein de chapelles funéraires familiales, édifiées sur leur propriété, mais à l’extérieur de la ville ou du village. Le décret de 1804 marque la naissance du cimetière contemporain à Paris, mais aussi dans les grandes capitales européennes et dans les villages qui s’inspirent de la capitale parisienne.

Bérangère Soustre de Condat-Rabourdin

La semaine prochaine : La mort et ses lieux. L’esthétique des cimetières en Europe (1700-1800. Deuxième partie.)

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4 Décembre 2016 - 2:22pm