Un columbarium dans le stade de Barcelone

semaine du 19 au 25 janvier 2015

Le Futbol Club Barcelona, communément appelé le Barça, va installer un colombarium dans son stade du Camp nou. Trente mille urnes funéraires accueilleront les cendres des supporters.

  Cette initiative originale du club emblématique de la Catalogne  justifie à postériori la devise du club « Més qu’un club » (en catalan), « Plus qu’un club ».  La différence proclamée s’appuie sur le fait identitaire catalan forgé par l’Histoire. L’écrivain Manuel Vázquez Montalban, le père du détective Pepe Carvalho, rappelait fréquemment : « Le Barça est l’armée pacifique de la Catalogne. » Ainsi, tout en cultivant un style de jeu qui lui est propre, le Barça est à la fois un lieu de pouvoir, un référent national et le creuset d’un affectif répandu dans toutes les couches sociales comme dans une majorité de familles, toutes générations confondues. Parmi les 170 000 membres du club, des milliers sont abonnés depuis plus de quarante ans. Fort de ce préambule, le lecteur s’étonnera peut-être moins de l’annonce de l’implantation prochaine d’un site funéraire dans l’enceinte mythique du Camp nou, le stade aux 98 800 places assises. Un columbarium accueillera dans la tribune latérale Sud 30 000 urnes et marquera la fin de l’épandage de cendres clandestin.

 En écrivant leurs dernières volontés, certains « socis » (appellation catalane pour « membre associé du club ») demandaient à ce que leurs cendres fussent répandues sur la pelouse du Camp nou. Alors, un membre de la famille, également « soci », se dévouait, il empruntait le parcours, pour lui libre, qui conduit jusqu’au bord de la pelouse, et il répandait le contenu de l’urne. Ni vu ni connu jusqu’au jour où le manège, se développant avec la progression de l’incinération, intrigua l’un des surveillants, de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l’augmentation des visites touristiques au Camp nou.

 Un club de l’envergure du Futbol Club Barcelona est une entreprise plus de 400 salariés s’appuyant sur les techniques les plus sophistiquées du marketing pour mener une stratégie à la fois globale et locale, l’une garante de son développement, l’autre garante de sa stabilité. En confirmant dans la revue officielle Barça (numéro 70, août-septembre 2014) la réalisation d’un columbarium dans les entrailles du saint des saints, témoin de soirs magiques, de victoires historiques et de célébrations identitaires, les dirigeants du club déclarent répondre à une demande sociale locale : « Avec le Mémorial FC Barcelona, les Barcelonistes (ndlr : mot qualifiant les fans du Barça) trouveront à leur disposition un espace digne, spécialement consacré à la mémoire et au recueillement, où ils pourront reposer éternellement. Dans cet espace public, convergeront les souvenirs propres à chacun et unis par un même sentiment : l’amour du Barça. » Lluis Permanyer, chroniqueur historique de La Vanguardia, a commenté la nouvelle en trois mots : « Il était temps ! »

 Cet espace mémoriel sera réalisé dans le cadre des travaux de rénovation du stade à l’horizon 2017-2018. En attendant, les candidats trouveront un lieu temporaire dans un angle du cimetière de Les Corts, face au flanc Sud du Camp nou. Le columbarium sera formé de quatorze salles thématiques (« Nuits magiques », « Nos valeurs », « Nos couleurs », « Nous sommes universels », etc.) servies par une scénographie imaginée par la société GIEM Sports (gestionnaire du site) en collaboration avec les services spécialisés du club. Les urnes personnelles seront réparties discrètement tout au long du parcours ou bien dans une aire commune. Les tarifs et les concessions sont les suivants : columbarium individuel (3000 euros pour 50 ans, 6000 euros pour 99 ans), aire commune (1500 euros à perpétuité). Les prévisions financières non communiquées sont de nature à aider au recrutement d’autres stars internationales en renfort de Lionel Messi et de Neymar Jr., les deux joueurs icônes.

 Lieu mythique, cathédrale, le Camp nou est situé géographiquement, coincé presque, entre une maternité à l’architecture magnifique, imposante, et le cimetière non moins visible de Les Corts. Les nouveaux-nés et les morts entendent les clameurs du samedi ou du dimanche les soirs de Liga (ndlr : le championnat espagnol), celles du mardi ou du mercredi les soirs de Coupe d’Europe. Du même coup, afin de justifier ses angoisses et sa nervosité rentrée, - c’est l’un des publics les plus modérés du monde, une sorte de marque de fabrique de l’esprit local -, le supporter explique que le Camp nou est la parabole de l’existence : sur le trottoir nord naissent les hommes, sur le trottoir sud leur parcours s’achève ; entre les deux, la Cène du football, lequel, comme la vie, traverse le temps avec ses hauts et ses bas, ses grandeurs et ses misères.

Llibert Tarragó

 

25 Décembre 2014 - 2:45pm

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