Épilogue sanglant du Procès de Prague

Ça s'est passé un 

3 Décembre 1952

Le 20 novembre 1952, quatorze dirigeants du parti communiste tchécoslovaque, arrêtés l’année précédente par la police du régime, comparaissent devant le tribunal de Prague. Parmi eux figurent des militants de la première heure du parti. La plupart ont participé à la lutte contre le nazisme et le troisième Reich, après l’occupation de leur pays par la Wehrmacht pendant la seconde guerre mondiale. Rudolf Slansky, ancien secrétaire général du parti communiste, est assis au banc des accusés, aux côtés de Vladimir Clementis, ancien ministre des affaires étrangères, de trois vice-ministres des affaires étrangères dont Artur London, d’un vice-ministre à la défense, d’un vice-ministre aux affaires commerciales, d’un vice-ministre des finances, d’un vice-ministre de la sécurité, de l’éditeur du journal Rude Pravo et de quatre dirigeants de l’appareils du parti communiste tchécoslovaque. Les quatorze hommes semblaient irréprochables. Ils avaient participé activement au « coup de Prague » qui avait imposé le 25 février 1948 à Edouard Benes, président social-démocrate de la République, la constitution d’un gouvernement composé de communistes. Le cabinet ne comptait qu’un seul modéré Jan Masaryk qui occupait le ministère des affaires étrangères. Deux semaines plus tard, on le retrouva mort au bas de son ministère. S’était-il suicidé pour protester contre le coup de force des communistes ? Avait-il été assassiné parce qu’il s’apprêtait à le dénoncer ? En mai, le PCT remporta les élections législatives sans doute truquées avec 239 sièges sur 300. Un vernis « démocratique » parachevait la prise du pouvoir par un parti jusque-là minoritaire.

La population fut d’autant plus surprise quand elle apprit que des fidèles serviteurs du régime avaient été arrêtés et allaient être jugés. Que leur reprochait-on ? A vrai dire les accusations restaient vagues. La justice du régime reprochait aux inculpés d’avoir adhéré secrètement aux thèses du yougoslave Josip Broz Tito, de contester clandestinement la politique de l’URSS et d’avoir ourdi un complot avec les puissances occidentales pour renverser le socialisme. En réalité, la décision avait été prise par le président tchèque Klement Gottwald sous la pression du maitre de l’URSS Joseph Staline. Le dictateur soviétique se méfiait des communistes nationaux comme Tito qui avaient combattu les nazis dans leur pays. Il les jugeait peu fiables et enclins à contester l’autorité de Moscou. Rien dans leur comportement ne semblait accréditer cette thèse. Mais le méfiant tsar rouge se croyait entouré de conspirateurs. Pour diriger les pays ralliés de gré ou de force au socialisme, il comptait plutôt s’appuyer sur des dirigeants qui avaient passé la guerre à Moscou. Gottwald était un de ceux-là. En outre, l’URSS et le bloc soviétique s’apprêtaient à cesser de soutenir l’Etat d’Israël, rompant avec leur politique initiale. Ainsi, parmi les quatorze « comploteurs », onze avaient des origines juives. On les accusa également d’être des « agents du sionisme ».

 Selon les vieilles méthodes appliquées lors des procès de Moscou en 1930, les autorités torturèrent les détenus, fabriquèrent des « preuves » matérielles et leur arrachèrent des aveux. Après un suicide manqué, Slansky accepta d’avouer des crimes imaginaires et demanda à la cour de lui infliger la peine de mort. Cette parodie de procès aboutit à la condamnation à la peine de mort de onze accusés et à des peines de prison pour les trois autres dont Artur London. Les demandes de grâces furent promptement rejetées. Le 3 décembre 1952, les condamnés furent pendus dans la prison où ils étaient détenus. Les autorités incinérèrent leurs dépouilles. Le fourgon chargé de transporter les cendres s’enlisa dans une congère de neige. Les policiers dispersèrent la poussière en bordure de la route.

 Staline apprit la nouvelle de l’exécution des « conspirateurs » avec satisfaction. Deux jours plus tôt, le 1er décembre, à l’occasion d’une réunion du bureau politique du parti communiste, le maître du Kremlin avait désigné la nouvelle cible à abattre : « Tout sioniste est l'agent du service de renseignement américain. Les nationalistes juifs pensent que leur nation a été sauvée par les États-Unis, là où ils peuvent y devenir riches, bourgeois. Ils pensent qu'ils ont une dette envers les Américains. Parmi mes médecins, il y a beaucoup de sionistes ». ​Syllogisme terrible. Le 11 janvier 1953, les lecteurs de la Pravda apprirent en dépliant leur journal favori la découverte d’un nouveau complot contre le régime, ourdi cette fois-ci par des professeurs de médecine « sionistes » travaillant pour la CIA américaine et le Congrès juif mondial. En ce jour de nouvel an orthodoxe, l’article révélait que ces médecins au nombre de 9 dont 6 juifs avaient empoisonné deux dirigeants communistes : Alexander Chtcherbakov en 1945 et Andreï Djanov, le père du « réalisme socialiste », en 1948. Selon l’enquête les « criminels » en blouses blanches préparaient l’assassinat d’autres membres éminents du parti communiste dont le maréchal Ivan Koniev, un des héros de la « Grande guerre patriotique ». Parmi les « comploteurs » démasqués figuraient le médecin personnel de Joseph Staline et le médecin-chef de l’armée soviétique. Les jours suivants, les arrestations de membres du corps médical et de pharmaciens, juifs pour la plupart, se poursuivirent. En quelques semaines, 800 personnes étaient emprisonnées. Le complot, affirmait les staliniens, visait à détruire la classe dirigeante soviétique. L’affaire eut un grand retentissement dans le monde. Albert Einstein demanda l’ouverture d’une enquête. Les soviétiques répondirent que les inculpés avaient avoué leurs crimes. Un procès des « blouses blanches » se préparait. Son issu ne faisait pas de doute. Staline renouait avec la politique de terreur des années 1930 que les tchèques avaient remis à l’ordre du jour trois mois plus tôt. Mais, le destin devait en décider autrement. Le 5 mars, le dictateur mourrait d’une hémorragie cérébrale. Klement Gottwald assista aux obsèques du « Petit Père des peuples ». Il prit froid et mourut à son retour en Tchécoslovaquie le 13 mars 1953. En URSS, les nouveaux maîtres du pays libérèrent les médecins injustement arrêtés. En 1963, Slansky et ses malheureux compagnons d’infortune furent réhabilités. En 1990, le président Vaclav Havel nomma son fils, également prénommé Rudolf, ambassadeur en …URSS. Il assista aux premières loges l’effondrement de l’Empire soviétique.

J.-P.G.

Demain : Charlemagne seul roi des Francs

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27 Novembre 2017 - 12:50pm

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