CEE : de Gaulle dit non à l’Angleterre

Ça s'est passé un 

14 Janvier 1963

Contrairement à une idée reçue, le général de Gaulle n’était pas « anti européen ». Le 11 novembre 1942, alors que l’Europe était ravagée par la seconde guerre mondiale, dans un discours prononcé à l’Albert Hall de Londres, le chef de la France libre déclara que la France « souhaitait désormais tout faire pour qu’en Europe ceux dont les intérêts, le souci de leur défense et les besoins de leur développement sont conjugués avec les siens se lient à elle comme elle-même à eux d’une manière politique en durable ». En une phrase, le général de Gaulle décrivait ce qui sera quelques années plus tard la construction européenne. Dix-huit mois plus tard, devant l’Assemblée consultative d’Alger, il précisa sa pensée : « Nous pensons qu’une sorte de groupement occidental réalisé avec nous principalement sur une base économique et aussi large que possible pourrait offrir de grands avantages. Un tel groupement prolongé par l’Afrique en relation étroite avec l’Orient et les Etats arabes qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts et dont la Manche, le Rhin et la Méditerranée seraient comme des artères, parait pouvoir constituer un central capital dans une organisation mondiale des productions des échanges et de la sécurité ». Cette déclaration prémonitoire annonçait avec sept ans d’avance la création le 18 avril 1951 du premier embryon d’union économique avec la signature par la France, l’Allemagne l’Italie, la Belgique, la Hollande et le Luxembourg de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

La déclaration commune affirmait : « En signant le traité qui institue la Communauté européenne du charbon et de l’acier, communauté de cent soixante millions d’habitants européens les parties contractantes ont marqué leur résolution de créer la première institution supranationale et de fonder ainsi les assises réelles d’une Europe organisée ». Ainsi, les pragmatiques « pères de l’Europe » avaient compris que pour réussir l’union économique devait précéder la construction politique. Pendant sa « traversée du désert » politique Le général de Gaulle suivit de loin et avec scepticisme les premières mesures d’union européennes. A son retour au pouvoir en 1958, il accepta le traité de Rome signé le 25 mars 1957 par les Six pays qui créait une Communauté économique européenne (CEE) ayant pour objectif d’établir « les fondements d’une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ». Il milita contre le fédéralisme, lui préférant la forme d’une confédération des nations. Surtout, il jugeait que le nouvel ensemble européen devait rester indépendant des deux blocs antagonistes, celui représenté par les Etats-Unis et leurs alliés et celui commandé par l’URSS et ses satellites communistes qui prétendaient régenter les affaires du monde.

 Aussi quand le Royaume-Uni demanda à adhérer à la CEE, le général de Gaulle dans une conférence de presse tenue le 14 janvier 1963 au palais de l’Elysée mit son véto. Sa déclaration mérite d’être citée longuement : « Enfin l'Angleterre a demandé à son tour à y entrer [dans la CEE] mais suivant ses propres conditions. Cela pose sans aucun doute à chacun des six Etats et ça pose à l'Angleterre des problèmes d'une très grande dimension. L'Angleterre, en effet elle, est insulaire. Elle est maritime. Elle est liée par ses échanges, ses marchés, ses ravitaillements aux pays les plus divers, et souvent les plus lointains. Elle exerce une activité essentiellement industrielle et commerciale, et très peu agricole. Elle a dans tout son travail des habitudes et des traditions très marquées, très originales. Bref, la nature, la structure qui sont propres à l'Angleterre diffèrent profondément de celle des continentaux. Comment faire pour que l'Angleterre telle qu'elle vit, telle qu'elle produit, telle qu'elle échange, soit incorporée au Marché commun tel qu'il a été conçu et tel qu'il fonctionne. Par exemple, les moyens par lesquels se nourrit le peuple de la Grande-Bretagne et qui est en fait l'importation de denrées alimentaires achetées à bon marché dans les deux Amériques, ou dans les anciens Dominions, tout en donnant, en accordant des subventions considérables aux agriculteurs anglais. Ce moyen-là est évidemment incompatible avec le système que les six ont établi tout naturellement pour eux-mêmes. Le système des six ça consiste à faire tout avec les produits agricoles de toute la Communauté. A fixer rigoureusement leur prix. A interdire qu'on les subventionne. A organiser leur consommation entre tous les participants. Et à imposer à chacun de ces participants de verser à la Communauté toute économie qu'il ferait en faisant venir du dehors des aliments au lieu de manger ce qu'offre le marché commun. Encore une fois, comment faire entrer l'Angleterre telle qu'elle est dans ce système-là ? On a pu croire, parfois que nos amis Anglais, en posant leur candidature sur le Marché Commun acceptaient de se transformer eux-mêmes au point de s'appliquer toutes les conditions qui sont acceptées et pratiquées par les six. Mais la question est de savoir si la Grande-Bretagne actuellement peut se placer avec le Continent et comme lui à l'intérieur d'un tarif qui soit véritablement commun. De renoncer à toutes préférences à l'égard du Commonwealth. De cesser de prétendre que son agriculture soit privilégiée. Et encore, de tenir pour caducs les engagements qu'elle a pris avec les pays qui ont fait partie, qui faisaient partie, ou qui font partie de sa zone de libre-échange. Cette question-là c'est toute la question. On ne peut pas dire qu'elle soit actuellement résolue. Est-ce qu'elle le sera un jour ? Seule évidemment l'Angleterre peut répondre. ».

 Le général ajouta que l’entrée du Royaume-Uni changerait la nature de l’Europe : « Alors c'est un autre marché commun dont on devrait envisager la construction. Mais celui qu'on bâtirait à onze. Et puis à treize. Et puis peut-être à dix-huit. Elle ne ressemblerait guère sans aucun doute à celui qu'ont bâti les six. D'ailleurs cette Communauté s'accroissant de cette façon verrait se poser à elle tous les problèmes de ces relations économiques avec toute sorte d'autres Etats et d'abord avec les Etats-Unis. Il est à prévoir que la cohésion de tous ses membres qui seraient très nombreux, très divers n'y résisterait pas longtemps. Et qu'en définitive il apparaîtrait une Communauté Atlantique colossale sous dépendance et direction américaine, et qui aurait tôt fait d'absorber la Communauté de l'Europe. C'est une hypothèse qui peut parfaitement se justifier aux yeux de certains, mais ce n'est pas du tout ce qu'a voulu faire et ce que fait la France et qui est une construction proprement européenne. »

La déclaration du chef de l’Etat français provoqua une grande effervescence en Europe. Cinq jours plus tard, les négociations d’adhésion furent suspendues sine die. En 1967, le général de Gaulle émit un second véto à l’entrée du Royaume-Uni. Le nouveau président élu en 1969 Georges Pompidou leva l’interdit et les Français se prononcèrent par référendum le 23 avril 1972 en faveur de l’élargissement du marché commun au Royaume-Uni. Un autre référendum en 2016, réalisé celui-là au Royaume-Uni, décida de la sortie de l’Union. Le Brexit sonnait comme une victoire posthume du général de Gaulle qui n’avait jamais cru à la conversion européenne de l’ancien empire britannique.

J.-P.G.

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7 Décembre 2017 - 6:58pm

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