Danton et Desmoulins guillotinés

Ça s'est passé un 

5 Avril 1794

Pendant tout l’hiver 1793-1794, la jeune République française, affronta de terribles périls. Sur le front extérieur, les soldats de l’An II contenaient au prix de terribles sacrifices les assauts des armées anglaises, autrichiennes et prussiennes, bien décidées à rétablir la monarchie en France. Sur le front intérieur, les révolutionnaires s’épuisaient à réduire la révolte vendéenne par les armes et à réprimer les complots royalistes par la politique de terreur. L'exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793 avait radicalisé la Révolution La Convention nationale avait délégué le gouvernement du pays à un Comité de salut public à poigne, composé de fortes personnalités : Robespierre, Saint-Just, Couthon, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Carnot, Barère. Mais à l’automne 1793, un nouveau front s’ouvrit au sein même du camp républicain. A l’extrême-gauche, les « enragés » animés par Jacques Hébert, le patron du Père Duchesne, dénonçait les députés « endormeurs » de la Convention et militaient pour une radicalisation de la révolution. Favorables à la déchristianisation du pays, ils réclamaient le partage des terres et le vote de mesures sociales en faveur des plus pauvres. A droite, les « modérés » représentés par Georges Danton et Camille Desmoulins lancèrent une campagne en faveur de l’indulgence. Le premier proposa à la Convention « d’économiser le sang humain », pendant que le second dans un nouveau journal Le vieux cordelier appelait à la création d’un « comité de clémence » qui trierait le bon grain de l’ivraie parmi les 200 000 suspects détenus dans les prisons de la République.

 Le Comité de salut public réagit brutalement par la voix de Robespierre. Dans un discours à la Convention, l’Incorruptible condamna les deux factions, les « ultras » et les « citras » révolutionnaires qui selon lui complotaient contre la République. Il déclara : « L’une nous pousse à la faiblesse, l’autre aux excès ». Dans un premier temps, la condamnation resta purement verbale. Le Comité fit néanmoins un geste en direction des « indulgents » en mettant fin à la politique antireligieuse des enragés. Quelques semaines plus tard, il accorda satisfaction aux amis d’Hébert en faisant voter les « décrets de Ventôse » qui prévoyaient la distribution égalitaire des biens des suspects aux indigents.

 Cela ne suffit pas pour ramener le calme. Le 4 mars 1794, Hébert appela les sans-culottes à l’insurrection contre la Convention. La crainte de nouveaux massacres de septembre enfiévra les esprits. Dans la nuit du 13 au 14 mars 1794, le Comité décida l’arrestation de la faction hébertiste. Ses principaux dirigeants (Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro) auxquels on adjoignit quelques banquiers corrompus (Proli, Pereira) furent jugés une semaine plus tard. Le tribunal révolutionnaire les déclara traitres à la patrie. Leurs têtes tombèrent dans le panier le 24 mars. L’élimination de la faction d’extrême-gauche, si influente et si remuante encore quelques semaines plus tôt, intervint dans la totale indifférence du Paris révolutionnaire.

Le Comité décide l'arrestation des dantonistes

Aiguillonné par Billaud-Varenne et Saint-Just, le Comité décida alors d’avancer l’extermination des indulgents. La pièce à escamoter était bien plus grosse qu’Hébert ou Ronsin. Bien que discrédité depuis longtemps, Danton restait pour beaucoup de républicains sincères comme l’un des pères fondateurs de la République. Au nom des services rendus au pays, et en souvenir de luttes communes, Robespierre hésita avant de se résoudre à sacrifier son ancien compagnon. Il tenta également de sauver Desmoulins, son ancien camarade de collège dont il avait été le témoin de mariage. Il rencontra Danton dans le plus grand secret quelques jours avant son arrestation. On ne sait rien du contenu de leur discussion. Une chose est sûre, au lendemain de son entrevue, Robespierre rallia la position de Saint-Just. Le Comité jugea nécessaire de prendre des précautions pour ne pas être désavoué par la Convention où « l’idole pourrie » conservait encore des soutiens. 

 Aussi, le Comité de salut public sollicita l’approbation du Comité de sureté générale et … du Comité de législation, avant de délivrer son mandat d’arrêt. On convoqua, en hâte la nuit, en séance plénière, les membres des trois Comités. A quelques exceptions (Lindet , Ruhl ?), tous, librement ou forcés, apposèrent leur paraphe au bas d’une mauvaise enveloppe qui tenait lieu de lettre d’arrestation. Un membre du Comité de sureté générale prévint Danton et l’incita à fuir.

Le tribun refusa : « On n’emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers ». Il ajouta : « Mieux vaut être guillotiné que guillotineur ». Le 31 mars, les députés Danton, Desmoulins, Philippeaux, Delacroix furent arrêtés. Dans la prison du Luxembourg où on les mena, ils retrouvèrent leurs amis incarcérés depuis plusieurs semaines, Bazire, Hérault de Séchelles ainsi que Fabre d’Eglantine et Chabot, tous deux compromis dans l’affaire de la liquidation de la compagnie des Indes. En le mêlant à des députés corrompus (Delaunay), et des financiers étrangers (l’autrichien Frei, l’espagnol Guzman) le Comité espérait ternir la réputation de Danton et accréditer la thèse d’une « conspiration de l’étranger ».

 Le 2 avril vers onze heures, on conduisit les dantoniste devant le Tribunal révolutionnaire présidé par Georges Herman, un proche de Robespierre. L’accusateur public, Fouquier-Tinville, avait été placé là un an plus tôt par Camille Desmoulins, un cousin éloigné. Le Comité méfiant lui avait adjoint Fleuriot, un jacobin intransigeant. Le président du tribunal demanda aux accusés de décliner leur identité, leur âge, leur demeure. Danton répondit le premier : « Je suis Danton ; j’ai 35 ans. Ma demeure sera demain le néant ; mon nom restera aux panthéon de l’histoire ». Desmoulins prit la parole en seconde : « Et moi, Camille Desmoulins ; 33 ans, l’âge du sans-culotte Jésus ».

Un procés tronqué

Sans doute Danton jugea que sa situation n’était pas aussi désespérée qu’il semblait. Il espérait en un triomphe à la Marat. Un an plus tôt, le journaliste rédacteur de L’ami du peuple, accusé des pires crimes par les Girondins, avait été innocenté par le tribunal révolutionnaire. Danton croyait à la force de sa parole. La première journée fut en effet à son avantage. Ses accusateurs furent incapables de produire des pièces attestant qu’il avait ourdi avec ses complices, en liaison avec l’étranger, un complot en vue de rétablir la monarchie. Les témoins appelés à la barre évitèrent d’enfoncer les accusés. Le député Joseph Cambon, président du Comité des finances, à qui on demandait s’il regardait Danton et Desmoulins comme des conspirateurs répondit : « Loin de là. Je les regarde comme d’excellents patriotes, qui n’ont cessé de rendre les plus importants services à la révolution ».

 Danton affirma qu’on les avait accusés parce qu’ils s’apprêtaient à dénoncer devant la Convention la tyrannie du Comité de salut public. Il réclama la déposition à la barre en qualité de témoins à décharge de seize membres de l’assemblée, comme la loi le lui permettait. Fouquier-Tinville refusa, arguant que la Convention étant son accusateur, aucun de ses membres ne pouvait témoigner en sa faveur. Néanmoins, la première journée tourna à l’avantage du tribun. Le second jour du procès confirma l’ascendant de Danton. Aux accusations de malversations financières, il s’esclaffa, mettant les rieurs de son coté : « Moi, vendu ? Un homme de ma trempe est impayable.» Il parla toute la journée du 3, se défendant avec véhémence et conviction. Dans la salle, le public l’applaudit à tout rompre. Une foule importante s’était massée à l’extérieur du tribunal et écoutait par les fenêtres les justifications de Danton. Divisé, le jury mollissait. L’affaire tournait mal pour les accusateurs.

 Affolé, Fouquier-Tinville écrivit une lettre au Comité : « Un orage horrible gronde depuis que la séance est commencée. Malgré la fermeté du tribunal, il est instant que vous vouliez bien nous indiquer notre règle de conduite, et le seul moyen serait un décret ». Saint-Just lui donna satisfaction. Le 4 avril au matin, il monta à la tribune de la Convention. Présentant les prévenus comme des forcenés, affirmant que leurs partisans préparaient une révolte des prisons, il fit voter un décret qui autorisait le tribunal à les exclure des débats. Dans la soirée, s’estimant suffisamment informée, la cour mit fin au procès sans avoir jamais consulté les pièces à charge ni avoir entendu les témoins à décharge. Il était trop tard pour guillotiner les condamnés. Ils protestèrent en vain contre ce coup de force.

 On les reconduisit manu militari au Luxembourg. Danton avec sa verve coutumière jugea la situation en politique : « Ah ! Foutre bêtes, ils vont crier : Vive la République! quand ils me verront passer ! Voilà que tout va aller dans un gâchis épouvantable. Encore, si je laissais mes jambes à Couthon et mes couilles à Robespierre, cela pourrait marcher encore quelques temps ».

Le 5 avril, les charrettes, sur lesquelles étaient ligotés les condamnés, traversèrent Paris. Arrivé devant la maison du menuisier Duplay où logeait Robespierre, Danton prophétisa : « Cette maison disparaîtra. J’entraîne Robespierre. Robespierre me suit ! ». Au moment de mourir, tous firent bonne figure. Hérault de Séchelles avant de monter le premier les marches de l’échafaud voulut embrasser Danton. Le bourreau les sépara. Danton dit : « Imbécile ! Tu n’empêcheras pas nos têtes de se baiser dans le panier ». Desmoulins en voyant le couteau ensanglanté déclara : « Digne récompense du premier apôtre de la liberté ». Il remit au bourreau une mèche de cheveu avec mission de la faire parvenir à son épouse Lucile. Il ne pouvait se douter que sa chère Lucile ne lui survivrait qu’une semaine : le 12 avril, on la guillotina avec la veuve d’Hebert, sous le prétexte fallacieux d’avoir fomenté la révolte des prisons.

Quand son tour arriva, Danton s’adressa à l’exécuteur : « N’oublie pas surtout, n’oublie pas de montrer ma tête au peuple : elle est bonne à voir ». Comme il l’avait prévu, des gens dans la foule crièrent : « Qu’ainsi vive la République ! ».

Jean-Pierre Giovenco

Demain :  Début de l'affaire de Bruay-en-Artois

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10 Mars 2016 - 6:28pm

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