La DGSE coule le "Rainbow Warrior"

Ça s'est passé un 

10 Juillet 1985

Amarré dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, le Rainbow Warrior était le vaisseau amiral de l’organisation écologiste Greenpeace. Le 10 juillet 1985, une première explosion secoua le navire à 23h48, provoquant l’évacuation de la douzaine de militants et membres de l’équipage alors présents. Un photographe hollandais d’origine portugaise Fernando Pereira revint sur ses pas pour récupérer du matériel photographique entreposé dans sa cabine. Pendant qu’il descendait la coursive, une seconde explosion - beaucoup plus violente que la première - retentit à 23h51. La coque éventrée, le Rainbow coula et piégea le photographe qui mourut noyé. Les enquêteurs néozélandais rapidement sur les lieux abandonnèrent bien vite la piste de l’accident. Ils constatèrent que le navire avait été victime d’un attentat organisé par des professionnels. La première bombe visait à alerter l’équipage et à l’inciter à fuir, la seconde était suffisamment puissante pour couler le navire. Les premiers bénéficiaires du crime étaient également faciles à identifier. Le Rainbow Warrior s’apprêtait à lever l’ancre pour rejoindre les environs de l’atoll français de Mururoa dans l’archipel des Tuamotu où l’armée française préparait une nouvelle campagne d’essais nucléaires. Leurs soupçons prirent forme deux jours plus tard quand à la suite d’un concours de circonstances ils arrêtèrent à l’aéroport d’Auckland un couple de vacanciers suisses, les « époux Turenge ». Ces derniers étaient d’abord suspectés d’avoir commis des cambriolages sur le port d’Auckland le jour de l’attentat. 

La police les assigna à résidence dans un hôtel. L’enquête montra que leurs passeports étaient faux. Les deux interpellés commirent l’erreur de contacter le siège de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Leur véritable identité fut connue des enquêteurs néozélandais. Il s’agissait en réalité de deux agents des services secrets français : Sophie Turenge était en réalité le capitaine Dominique Prieur et son faux époux était le commandant Alain Mafart. On retrouva leurs empreintes digitales sur le canot pneumatique qui avait permis de placer les charges explosives sous le Rainbow Warrior. Les deux agents furent inculpés de meurtre. L’affaire provoqua un énorme scandale diplomatique et politique. Le 7 août, le président français François Mitterrand demanda au premier ministre Laurent Fabius de diligenter « sans délai une enquête rigoureuse ». Le conseiller d’Etat Bernard Tricot fut chargé le 8 août de déterminer « si des agents, services ou autorités français ont pu être informés de la préparation d’un attentat criminel ou même d’y participer ». Le 26 août, l’hôtel Matignon rendit public le rapport du conseiller d’Etat qui dégagea le gouvernement et la DGSE de toute responsabilité dans l’attentat. Bernard Tricot sema néanmoins le doute le soir même quand il déclara à la télévision avec lucidité: « Je n’exclus pas d’avoir été berné ».

 Le rapport ne mit pas fin à l’affaire mais au contraire la relança. Le 17 septembre 1985, le quotidien Le Monde révéla que l’attentat avait été commis par une troisième équipe de militaires français qui avaient agi sur ordre. Les événements s’accélérèrent. Le jour de la publication du scoop, Charles Hernu, ministre de la défense jura que les militaires français n’avaient pas saboté le Rainbow Warrior. Le lendemain, il ajouta que « des responsables de son ministère lui ont caché la vérité ». Sa position devint intenable. Le 20 septembre, il annonça sa démission. L’amiral Pierre Lacoste directeur général de la DGSE fut limogé. Le 22 septembre, Laurent Fabius avoua : « Ce sont des agents de la DGSE qui ont coulé le Rainbow Warrior. Ils ont agi sur ordre ». Une question restait sans réponse : qui avait donné l’ordre ? La vérité est aujourd’hui connue. Dans un rapport secret rédigé par l’amiral Lacoste et publié en 2005, le chef de la DGSE écrivait : « C'est le 19 mars 1985 que M. Patrick Careil, directeur de cabinet de M. Charles Hernu, [qui lui] a explicitement demandé de mettre en œuvre les moyens de la DGSE pour interdire au mouvement Greenpeace de réaliser ses projets d'intervention contre la campagne des essais nucléaires français à Mururoa, à l'été 1985. » L’ancien chef des services secrets précisait que « reçu en audience par le président de la République le 15 mai », il avait « demandé au président s'il [l’] autorisait à mettre en œuvre le projet de neutralisation que j'avais étudié à la demande de Charles Hernu ». Il affirmait que François Mitterrand lui « a donné son accord en manifestant l'importance qu'il attachait aux essais nucléaires. Je ne suis pas alors entré dans un plus grand détail du projet, l'autorisation était suffisamment explicite. » A l’en croire, son limogeage et la démission de Charles Hernu avaient permis de « couvrir » le président de la République.

 Les faux « époux Turenge » furent jugés devant la cour d’Auckland en novembre 1985. Les deux officiers français plaidèrent coupables d’homicide involontaire. Ils furent condamnés le 22 novembre à 10 ans de prison. Après accord avec les autorités françaises, ils purgèrent leur peine …sur l’atoll d’Hao en Polynésie française. Comme prévu, les essais nucléaires français reprirent à Mururoa en octobre 1985. Plusieurs autres campagnes de tirs furent organisées jusqu’en 1996, date à laquelle le président Jacques Chirac décida d’y mettre fin pour respecter le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires signé par la France.

J.-P.G.

Demain : Le massacre de Srebrenica

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22 Juin 2017 - 1:25pm

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