La rafle des « femmes indésirables »

Ça s'est passé un 

15 Mai 1940

En 1939, le gouvernement français avait promulgué deux décrets concernant le « contrôle et la surveillance des étrangers » indésirables. Il s’agissait alors de tarir le flux de républicains espagnols qui fuyaient le régime de Franco et souhaitaient demander l’asile politique à la France. Cinq jours après l’attaque allemande contre la France, la Belgique, la Hollande, et le Luxembourg, le président du conseil Paul Reynaud réactiva les deux ordonnances. Au nom de la lutte contre la « cinquième colonne », le général Pierre Herning, gouverneur militaire de Paris, fit placarder le 14 mai sur les murs de la capitale des affiches qui ordonnaient, sous peine d’arrestation, à tous les « ressortissants allemands, sarrois, dantizikois », demeurant dans la capitale et dans la région parisienne, de se présenter le lendemain aux autorités. Le texte étendait la mesure aux « étrangers de nationalité indéterminée, mais d’origine allemande ». Les juifs allemands qui avaient été déchus de leur nationalité par les nazis et qui avaient trouvé refuge en France étaient implicitement visés. Les hommes devaient rejoindre le stade Buffalo. Parmi eux figuraient le philosophe Walter Benjamin – il se suicida en septembre -, l’écrivain Lion Feuchtwanger, l’écrivain Heinrich Mann, trois opposants déterminés au troisième Reich. Les femmes et les enfants furent convoqués au Vélodrome d’Hiver. La plupart des femmes connues pour leur opposition à Hitler pensaient que les autorités françaises souhaitaient simplement relever leur identité avant de les libérer. Elles se trompaient sur les intentions du gouvernement. On les avait convoquées pour les interner.

En quelques jours plusieurs milliers de « femmes indésirables » s’entassèrent dans les travées du vélodrome. Hébergées dans des conditions indignes, elles furent déportées dans le camp de Gurs dans le Béarn, à partir du 21 mai. Plusieurs convois furent nécessaires pour y conduire les 7112 femmes et enfants qui s’entassaient au Vélodrome d’Hiver. La rafle fut étendue aux femmes vivant en province, portant ainsi le total des internées à 9 771 dont la philosophe Hannah Arendt, l’historienne du cinéma Lotte H. Eisner, l’actrice Dita Parlo, Adrienne Thomas, Suzanne Leo-Pollak, Lilo Petersen, Hanna Schramm, Élisabeth Marum-Lunau. Selon des historiens, la moitié des détenues étaient des juives, un quart des opposantes aux nazis – certaines femmes appartenaient aux deux catégories -, et un quart des exilées économiques.

« Marécage traversée par une route », le camp de Gurs s’étendait sur 1200 mètres de long et 200 mètres de large. Il contenait environ 380 baraques et était entouré d’une cloture de 2 mètres de haut. Il était surpeuplé, infesté de rats et de poux. La plupart des femmes – notamment celles qui avaient combattu les nazis ou qui étaient juives - tremblèrent quand elles apprirent la défaite des armées françaises face à la Wehrmacht. Deux jours après la signature de l’armistice franco-allemand, le commandant du camp le chef d’escadron de la garde mobile Davergne (il entra plus tard dans l’Organisation de la Résistance Armée) fut informé de l’arrivée prochaine d’une délégation allemande. Inquiet pour le sort des femmes dont il avait la charge, il prit la décision courageuse de détruire les archives du camp et notamment les listes nominatives des internées. Il décida également de laisser partir toutes celles qui le souhaitaient. En quelques jours, 5000 femmes dont Hannah Arendt quittèrent Gurs et émigrèrent pour la plupart aux Etats-Unis, via l’Espagne et le Portugal. Le 8 juillet, la préfecture des Basses-Pyrénées enjoignit les ex-internées restant à quitter le département dans les 24 heures, « sous peine d’être réinternées ». A la fin août, 3350 d’entre elles avaient également émigré en Amérique ou étaient restées en France avant de rejoindre la Résistance (Lisa Fittko), 600 dont Dita Parlo choisirent d’être rapatriées en Allemagne. Il ne restait alors que 700 femmes dans le camp de Gurs. Les internées juives ou d’ascendance juives furent déportées dans les camps de la mort les années suivantes.

 Deux ans avant la rafle du Vélodrome d’Hiver par le régime de Vichy, le gouvernement de Paul Raynaud commit une grave faute en raflant et en internant des réfugiés allemands antinazis et ou juifs. Cet épisode oublié de la guerre sur laquelle la République jeta un voile a été évoqué par la romancière Diane Ducret dans Les Indésirables.

J.-P.G.

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27 Avril 2017 - 1:22pm