Mac Mahon défie l’Assemblée nationale

Ça s'est passé un 

16 Mai 1877

Après la chute du second Empire en 1870, les institutions de la France n’étaient pas encore fixées. Le pays vivait de facto dans un régime républicain mais l’Assemblée nationale était dominée par les royalistes. La question de la restauration de la monarchie se posait. Les Français ne semblaient pas hostiles au retour de la royauté. Elu le 24 mai 1873 par les députés chef de l’exécutif, le maréchal Patrice de Mac Mahon, vieux monarchiste, y était également favorable. Il était disposé à remettre ses pouvoirs au comte de Chambord, le prétendant légitime au trône. Déjà, on préparait les chevaux blancs qui devaient conduire le carrosse du nouveau roi, lors de son entrée solennelle à Paris. L’affaire échoua au dernier moment quand le pressenti refusa d’adopter le drapeau tricolore et prétendit imposer au pays le drapeau blanc fleurdelisé de la monarchie. Mac Mahon commenta : « Si on supprime les trois couleurs, les chassepots partiront tous seuls ». Dans la nuit du 19 au 20 novembre 1873, les députés décidèrent de prolonger le mandat de Mac–Mahon pour une durée de sept ans. Ils lui attribuèrent le titre de président de la République. Ainsi l’histoire retiendra qu’une assemblée à majorité royaliste fonda la République en élisant un président connu pour ses opinions…légitimistes. Le premier président de la République partageait avec les rois le même refus du parlementarisme. Partisan d’un pouvoir personnel fort, il nomma des gouvernements qui appliquaient fidèlement sa politique réactionnaire et cléricale, les députés monarchistes votant sans rechigner les lois qu’on leur soumettait.

Mais tout changea après les élections législatives des 20 février et 5 mars 1875. Les électeurs envoyèrent à la Chambre des députés 360 républicains, 75 royalistes et 75 bonapartistes. Au Sénat, en revanche, les conservateurs pouvaient compter sur 151 élus sur 300. La logique politique voulait que le président de la République demandât à Léon Gambetta, grand vainqueur du scrutin, de former le nouveau gouvernement. Il choisit un ancien ministre de Louis-Philippe 1er, Jules Dufaure. Considérant qu’ils s’étaient fait voler leur victoire, les républicains contestèrent la plupart des projets de loi présentés par le président du Conseil. Il en tira les conclusions en décembre en démissionnant. Mac Mahon se résolut à nommer un républicain. Il choisit le très modéré Jules Simon, un politicien assez terne. Latente jusque-là, la crise entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif s’aggrava quand le parti ultra-catholique demanda au gouvernement d’intervenir dans le conflit qui opposait l’Etat italien au pape. Une pétition demandait aux autorités françaises d’utiliser « tous les moyens pour faire respecter l’indépendance du Saint-Siège ». Allait-on faire la guerre pour permettre à Pie IX de continuer à exercer à Rome un pouvoir temporel ? Les républicains excédés par l’agitation religieuse des ultramontains ovationnèrent Léon Gambetta quand, en conclusion d’une harangue au parlement, le député prononça une phrase restée célèbre : « Je ne fais que traduire les sentiments intimes du peuple français : le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ». Dans la foulée, les députés condamnèrent les menées ultramontaines malgré les réticences du président du conseil.

 Indigné, le président de la République était bien décidé à se débarrasser de son premier ministre. Il trouva bientôt le prétexte. Le 15 mai 1877, l’Assemblée vota une loi abrogeant les peines pour les délits de presse et d’opinion. Jules Simon donna son assentiment malgré une promesse faite la veille au président de la République. Le 16 mai, Mac Mahon envoya une lettre de reproches au chef du gouvernement : « J’ai vu avec surprise que ni vous ni le garde des Sceaux n’aviez fait valoir à la tribune toutes les graves raisons qui au­raient pu prévenir l’abrogation d’une loi sur la presse votée il y a moins de deux ans, sur les pro­positions de Monsieur Dufaure et dont tout récemment vous demandiez vous même l’application aux tribunaux ; et cependant dans plusieurs délibérations du Conseil et dans celle d’hier matin même, il avait été décidé que le président du Conseil et le garde des Sceaux se charge­raient de la combattre. » Sa conclusion sonnait comme une sentence : « Cette attitude du Chef du Cabinet fait demander s’il a conservé sur la Chambre l’influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable car, si je ne suis pas responsable comme vous envers le parle­ment, j’ai une responsabilité envers la France, dont aujourd’hui plus que ja­mais je dois me préoccuper. » Le jour même, Jules Simon démissionna.

Mac Mahon se soumet avant de se démettre

Mac Mahon demanda au duc de Broglie de former un nouveau ministère conservateur, composé d’hommes de droite connus pour leur attachement à « l’ordre moral ». Le 16 juin, l’Assemblée nationale mit en minorité le gouvernement par 363 voix contre 158. L’exécutif demanda au Sénat de dissoudre la Chambre des députés. Mac Mahon était convaincu de remporter le scrutin. Il utilisa tous les moyens de pression possibles (épuration de l’administration et du corps préfectoral, poursuites contre la presse républicaine, fermetures des clubs républicains et des loges maçonniques) pour affaiblir le camp adverse. Les républicains ne se laissèrent pas impressionnés. Les talents d’orateur du tribun Gambetta firent merveille. Le 15 août, il résuma d’une phrase les enjeux des élections : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou de démettre ». En octobre, les républicains remportèrent 327 sièges. Ils revenaient moins nombreux qu’en 1875 mais ils devançaient largement la droite et les conservateurs qui comptaient sur le soutien de 207 élus. Broglie songea à dissoudre de nouveau la Chambre mais finalement démissionna. Mac Mahon refusa de reconnaitre son échec et demanda au général Rochebouet de former le nouveau cabinet. L’Assemblée refusa d’entrer en relation avec le ministère qui fut dissous le lendemain de sa formation. Vaincu, le président Mac Mahon se soumit à la volonté de l’Assemblée en nommant Dufaure. Ce dernier constitua en décembre un gouvernement qui reflétait la composition du parlement. Le président de la République fut contraint d’adresser à l’Assemblée nationale et au Sénat un message dans lequel il affirmait sa fidélité aux règles parlementaires et reconnaissait que la dissolution ne pouvait devenir un mode de gouvernement. Président aux pouvoirs amoindris, Mac Mahon démissionna le 30 janvier 1879 pour protester contre la décision de Dufaure de mettre à la retraite plusieurs généraux. La crise ouverte le 16 mai 1877 s’était conclue par la victoire de la République parlementaire.

J.-P.G.

Demain : Des Français fondent Montréal

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27 Avril 2017 - 1:30pm