Mao lance la Révolution culturelle

Ça s'est passé un 

16 Mai 1966

Mao Zedong, l’empereur rouge de la Chine, au pouvoir depuis 1949, avait un maigre bilan à faire valoir au début de l’année 1966. Certes, le parti communiste dirigeait d’une main de fer la République populaire. Il contrôlait la vie politique, économique, culturelle du pays-continent. Pour quel résultat ? La population chinoise, en majorité paysanne, vivait toujours dans la pauvreté dans des campagnes arriérées. Les grandes réformes économiques imposées aux paysans notamment la collectivisation des terres sur le modèle soviétique avaient échoué. Le « Grand bond » imaginé, imposé et réalisé par Mao Zedong en 1958 visait à moderniser, à marche forcée, l’agriculture et à augmenter la production agricole de la Chine pour la rendre autosuffisante. Il en résulta une terrible famine entre 1958 et 1960. On releva des cas de cannibalisme.

 Bien plus tard, des démographes américains évalueront à 45 millions le nombre de chinois morts de la faim pendant cette période. Ce nouvel échec intervenait après celui des « communes populaires » autogérées. La voie chinoise vers le communisme voulue par le président du parti communiste tournait au désastre. Des dirigeants modérés furent appelés à la rescousse. Mao Zedong resta à la tête du parti et de l’Etat dans un rôle de représentation. On ne touchait pas à l’icône de la Révolution, mais on l’éloignait des décisions opérationnelles. Liu Shaoqi, président de la République s’entoura de quelques cadres pragmatiques comme Deng Xiaoping et s’employa à redresser l’économie.

 Pendant que l’empereur rouge Mao ruminait sa vengeance dans son palais, Liu, lui, gérait le pays. Mao attendit patiemment son heure. Comme souvent en Chine, l’offensive emprunta des chemins détournés. En 1961, Wu Han, un historien communiste et par ailleurs maire-adjoint de Pékin avait publié une pièce de théâtre intitulée La destitution de Hai Rui. L’action tirée d’une histoire vraie se situait au XVIème siècle : elle racontait la lutte inégale d’un fonctionnaire impérial (Hai Rui) contre son empereur (Jiajing) qui maltraitait ses paysans. En 1960, après l’échec du « Grand bond en avant », Mao avait fait exclure du parti un dirigeant qui l’avait critiqué. Le dramaturge avait-il utilisé un événement historique pour critiquer le présent ? L’œuvre était encore à l’affiche de l’opéra de Pékin. De toute évidence, deux factions du parti communiste s’affrontaient pour le contrôle du pays. Des rumeurs couraient sur la santé de Mao. Certains affirmaient que, mis en minorité par l’aile droitière du parti (le groupe de Pékin), il avait fui la capitale. Chacun comprit que la controverse littéraire camouflait en réalité un désaccord politique et que l’équipe au pouvoir à Pékin était visée.

 En novembre 1965, à l’instigation de Mao et de son épouse Jiang Jing, un des idéologues du parti publia un article dans un journal de Shanghai qui accusait l’écrivain Wu Han de s’être livré à une attaque déguisée contre Mao. La critique s’accompagnait d’une dénonciation plus grave : on accusait l’historien de participer à un complot ourdi par des opposants « droitiers », infiltrés au sein du parti communiste. Les mois suivants, les maoïstes dénoncèrent d’autres écrivains et intellectuels, en évitant soigneusement dans un premier temps de critiquer directement Liu Shaoqi. Ils créèrent, au sein du comité central du parti, « un groupe pour la révolution culturelle ». Leur intense travail de propagande et de sape aboutit le 16 mai 1966 à la publication d’une première circulaire. Ils y dénonçaient les communistes « révisionnistes » qui avaient contaminés « la culture, le parti, l’armée ». Ce premier acte de la Révolution culturelle fut suivit le 29 mai par la création des gardes rouges chargés de diffuser la nouvelle bonne parole dans le pays. Les semaines suivantes, des campagnes de presse, des manifestations monstres, des meetings géants furent organisés partout en Chine pour « abattre les contre-révolutionnaires ».

 Le 8 août 1966, le comité central publia le texte fondateur de la « grande révolution culturelle prolétarienne ». La nouvelle révolution voulue par Mao prétendait éliminer les quatre vieilleries – et ceux qui les incarnaient – qui s’opposaient à l’émergence d’une nouvelle Chine : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes, les vieilles habitudes. « La grande révolution culturelle prolétarienne, précisait la proclamation, vise à liquider l’idéologie bourgeoise, à implanter l’idéologie prolétarienne, à transformer l’homme dans ce qu’il a de plus profond, à réaliser sa révolution idéologique, à extirper les racines du révisionnisme, à consolider et à développer le système socialiste. Nous devons abattre les responsables du Parti engagés dans la voie capitaliste. Nous devons abattre les sommités académiques réactionnaires de la bourgeoisie et tous les “monarchistes” bourgeois. Nous devons nous opposer à tous les actes de répression contre la révolution. Nous devons liquider tous les génies malfaisants. Nous devons extirper énergiquement la pensée, la culture, les mœurs et coutumes anciennes de toutes les classes exploiteuses. Nous devons réformer toutes les parties de la superstructure qui ne correspondent pas à la base économique du socialisme. Nous devons purger la terre de toute la vermine et balayer tous les obstacles ! »  L’obstacle » Liu Shaoqui fut balayé en cinq étapes : rétrogradation en août 1966, séances d’autocritiques en octobre, arrestation par les gardes rouges en 1967, expulsion du parti en 1968, décès en prison en 1969. 

 Une image résuma la grande révolution culturelle prolétarienne qui plongea la Chine populaire dans le chaos : de jeunes gardes rouges, garçons et filles, habillés d’un treillis militaire et la tête protégée par une casquette, brandissaient un petit livre rouge à couverture plastifiés. Composé de citations, certains écrivirent de « pensées », du président Mao Zedong l’ouvrage traitait de tous les sujets de la vie quotidienne dans une société socialiste. Il expliquait comment il fallait se comporter pour être en adéquation avec les besoins du peuple. Véritable bible de la foi communiste et révolutionnaire, il fut imprimé à des dizaines de millions d’exemplaires, traduit dans la plupart des langues existantes et diffusé partout dans le monde par les militants de la croyance maoïste. Des œuvres d’art millénaires furent détruites ou vandalisées. Les « masses », en l’occurrence les jeunes étudiants et ouvriers enrôlés dans les gardes rouges, étaient chargés d’identifier les ennemis de classe, de les dénoncer, de les juger et de les condamner à mort.

 La révolution culturelle suscita l’enthousiasme en Occident. Des nombreux intellectuels européens adhérèrent à cette église athée dont ils furent des fidèles zélés et d’ardents propagandistes. On estime à un million le nombre de personnes tuées pendant la « révolution culturelle ». Le mouvement atteignit son apogée en 1968 mais ne prit fin réellement qu’en 1976 avec la mort de Mao et l’élimination de son clan politique.

Jean-Pierre Giovenco

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15 Avril 2016 - 6:29pm