Albert Londres

Il est décédé le 

Elle est décédée le

16 Mai 1932

Journaliste français, né le 1er novembre 1884 à Vichy (Allier), décédé au large des côtes du Yémen dans l’incendie de son paquebot, à l’âge de 45 ans. Celui qui affirmait que le journalisme consistait à « porter la plume dans la plaie », est considéré aujourd’hui comme l’un des pères du journalisme d’investigation.

 Contrairement à une idée reçue - un mal contre lequel doivent constamment lutter les journalistes sérieux - son nom Londres n’était pas un pseudonyme pour signer ses articles. Il s’agissait de son vrai patronyme, dérivé de loundrès, qui signifie marécage dans la langue occitane parlée en Gascogne. Sa famille paternelle était en effet originaire de Haute-Garonne. Le métier de colporteur de son grand-père l’avait conduit à se déplacer dans l’ancien Bourbonnais. A sa mort, sa veuve vint s’installer à Vichy avec ses trois enfants dont Jean-Marie Londres, chaudronnier, qui épousa une fille du coin Florimonde Baratier. Un enfant prénommé Albert naquit de leur union. Après des études au lycée de la ville, Albert s’installa à Lyon où il trouva un emploi de comptable dans un cabinet d’expertise. Mais, à l’alignement des chiffres, le jeune homme préférait l’agencement des mots.

 Il « monta à Paris » en 1903, à l’âge de 19 ans. Il se rêvait poète et publia quatre recueils de poèmes (Suivant les heures, La marche à l’étoile) entre 1904 et 1911. La critique et le public ignorèrent ses œuvres. Désormais marié avec Marcelle Laforest qui lui donna une fille avant de mourir un an après, il lui fallait trouver un emploi pour nourrir sa famille. Il proposa au quotidien lyonnais Le salut Public d’assurer une correspondance à partir de Paris. A défaut d’être écrivain, il serait journaliste. Le rédacteur en chef du journal Le Matin remarqua les qualités professionnelles de ce jeune provincial. Il l’embaucha à la rubrique parlementaire. Le travail d’Albert Londres consistait à trainer dans la salle des quatre colonnes du palais Bourbon et à soutirer quelques confidences à des députés bavards, prêts à tous les bons mots pour figurer dans les pages du journal. Bien que les articles qu’il rédigeait ne fussent pas signés, la notoriété d’Albert Londres s’accrut surtout auprès des parlementaires.

 En 1914, quand éclata la Grande Guerre, le journaliste fut mobilisé. Les médecins militaires qui l’examinèrent jugèrent que le trentenaire ne présentait pas toutes les garanties pour devenir un bon poilu : faible constitution, santé précaire. Ils le réformèrent. Ce fut sans doute sa chance. Albert Londres ne se battrait pas avec le fusil mais avec sa plume. Il réussit à devenir correspondant militaire au ministère de la guerre, puis correspondant de guerre du Matin. Après la victoire de la Marne en septembre 1914, on l’envoya sur la nouvelle ligne de front qui partageait les armées françaises et allemandes dans la région de Reims. Il assista à l’incendie de la cathédrale de Reims bombardée par les Allemands. Il relata l’événement dans un article célèbre publié deux jours après les faits dans son journal. Il se fâcha avec sa direction quand elle refusa de l’envoyer couvrir la guerre en Orient. Le Petit Journal (850 000 exemplaires vendus chaque jour en 1914) sauta sur l’occasion pour l’embaucher. Affecté sur les fronts du sud-est de l’Europe, n’hésitant pas à prendre des risques pour s’approcher au plus près des premières lignes, il rapporta de saisissants reportages de la guerre en Serbie, en Albanie, aux confins de l’Empire ottoman.

 De retour en France en 1918, il assista aux dernières offensives allemandes en mars-mai 1918 et enfin écrivit la marche irrésistible des armées alliées vers la victoire. En 1919, Le Petit Journal le licencia à la suite d’articles qui révélaient l’existence de fortes tensions entre l’Italie et la France sur la nature et le montant des réparations à imposer aux pays vaincus. Albert Londres ne resta pas longtemps sans emploi. Le quotidien Excelsior (100 000 exemplaires), pionnier du photojournalisme, le nomma grand reporter. L’année suivante, il réussit le tour de force de pénétrer en Russie alors que la révolution bolchévique peinait à vaincre ses ennemis et à installer un régime stable. Il en ramena de nombreux reportages sur la guerre civile, et des portraits des principaux dirigeants communistes, Lénine et Trotski notamment. En 1922, il accomplit un périple en Asie, visitant la Chine, en proie à une guerre civile, le Japon énigmatique et impérial, l’Inde désireuse de s’affranchir de la tutelle coloniale britannique.

Un journaliste engagé

Célèbre, Albert Londres dut répondre aux sollicitations de nombreux journaux qui souhaitaient s’attacher ses services. Finalement, il accepta de rejoindre Le Petit Parisien (1,7 million d’exemplaires vendus chaque jour) qui avait décidé de se lancer dans la publication de grandes enquêtes pour fidéliser ses lecteurs. Les reportages d’Albert Londres en 1923 sur le bagne de Cayenne en Guyane ont assuré sa postérité et élevé le reporter au rang de modèle à imiter. En révélant au grand public les effroyables conditions imposées par les autorités pénitentiaires aux bagnards et aux forçats, le journaliste suscita en métropole un vaste mouvement en faveur de la fermeture du bagne. Le journaliste dénonça les conditions de vie et les mauvais traitements subis par les prisonniers, la violence et le sadisme des gardiens mais aussi le système du « doublage » qui obligeait un délinquant condamné à sept ans de bagne à demeurer encore sept ans à Cayenne, au terme de sa peine. Le détenu condamné à plus de sept ans, ne pouvait plus retourner en métropole, et devait vivre en Guyane jusqu’à sa mort. Ses révélations conduisirent le gouvernement à procéder à quelques réformes dans un premier temps, puis à ordonner le démantèlement des installations en 1938. Les derniers forçats rentrèrent en métropole seulement en 1954.

Le grand reporter élargit son enquête sur les travaux forcés en enquêtant en Afrique du nord sur les bagnes militaires où les condamnés des conseils de guerre subissaient les pires humiliations sans limitation de temps. Du Congo belge, il ramena de poignants articles qui dénonçaient le travail forcé imposé aux populations africaines par les autorités coloniales pour construire un chemin de fer à travers la forêt équatoriale. La voie ferrée fut tracée au prix de la mort de plusieurs dizaines de milliers de « travailleurs » réduits de facto en esclavage. Il consacra également des reportages au sort réservé aux aliénés dans les hôpitaux psychiatriques français. Scandalisé par les mauvais traitements et l’absence de soin dans lesquels on les maintenait, il écrivit : « Notre devoir n’est pas de nous débarrasser des fous, mais de débarrasser le fou de sa folie ». Il défendit même les cyclistes du Tour de France, dénonçant le règlement stupide qui transformait les coureurs en « forçats de la route ». La plupart de ses reportages furent regroupés et publiés sous forme de livre.

 En 1932, Albert Londres partit enquêter en Chine. Pour le voyage de retour, il emprunta le paquebot français le Georges Philippar, fabriqué à Saint-Nazaire et lancé à peine deux ans plus tôt. Le 16 mai, à 2 h du matin, au large du Yémen, à l’entrée du golfe d’Aden, un incendie provoqué par un court-circuit se déclara dans la chambre d’un passager. Les marins tentèrent d’éteindre le feu à l’aide d’un extincteur. Le vent attisa le sinistre. Le commandant du navire décida de fermer les portes étanches, emprisonnant 54 voyageurs dont Albert Londres. Tous périrent asphyxiés, brûlés vifs ou noyés en tentant de fuir en passant par les hublots. On ne retrouva jamais le corps du journaliste. Sans doute s’était-il également noyé comme le soutint un mécanicien qui tenta de porter secours, en vain, à un homme dont le signalement correspondait à celui d’Albert Londres.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Talleyrand

masculin
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