Alfred Dreyfus

Il est décédé le 

Elle est décédée le

12 Juillet 1935

Officier artilleur français, né le 9 octobre 1859 à Mulhouse (Alsace), décédé à Paris, à l’âge de 75 ans. Accusé à tort d’avoir espionné au profit de l’Allemagne, le capitaine Alfred Dreyfus fut dégradé et condamné à la déportation à l’île du Diable. La presse antisémite et l’extrême droite se déchainèrent contre l’officier juif. Bien vite, il apparut qu’il avait été victime d’un complot. 

Une journée à l’île du Diable

Dans son journal, Alfred Dreyfus décrit le déroulement d’une journée :

« Je me lève au jour (cinq heures et demie), j’allume le feu pour faire le café ou le thé. Puis je mets les légumes secs sur le feu, ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire.

A huit heures, on m’apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des légumes secs ; les jours de viande, je fais ensuite cuire celle-ci. Toute ma cuisine est ainsi terminée vers 10 heures, car je mange froid, le soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de rester encore trois heures devant le feu dans l’après-midi.

A dix heures, je déjeune. Je lis, je travaille, je rêve et souffre, surtout jusqu’à trois heures. Je fais alors ma toilette à fond. Puis dès que la chaleur est tombée, c'est-à-dire vers cinq heures, je vais couper du bois, chercher de l’eau au puits, laver le linge, etc. A six heures je mange froid ce qui reste du déjeuner. Puis on m’enferme. C’est le moment le plus long. Je n’ai pas obtenu que l’on me donne une lampe dans mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, mais la lumière est trop faible pour que je puisse travailler trop longtemps. J’en suis donc réduit à me coucher, et c’est alors que mon cerveau se met à travailler, que toutes mes pensées se tournent vers l’affreux drame dont je suis la victime, que tous mes souvenirs vont à ma femme, à mes enfants, à tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous également souffrir ! »

La France se divisa entre dreyfusard et anti dreyfusards. Au bout d’un combat de douze ans, la justice l’innocenta. Né à Mulhouse, une riche cité industrielle, au sein d’une famille de confession juive, Alfred Dreyfus était le benjamin d’une fratrie de neuf enfants (Mathieu, Rachel, Ernestine, Louise, Berthe, Léon, Henriette, Jacques). Son père Raphaël Dreyfus possédait une entreprise prospère de filature ; sa mère Jeannette Libmann-Weill s’occupait du foyer. La famille vécut comme une tragédie la défaite de la France lors de la guerre contre la Prusse en 1870. Victorieux, l’Empire germanique annexa l’Alsace et la Lorraine. Les parents d’Alfred acquis de longue date aux valeurs de la République repoussèrent avec effroi l’idée d’obéir au Kaiser et de devoir opter pour la nationalité allemande. En 1872, ils choisirent de rester français et émigrèrent à Carpentras puis à Bâle et enfin à Paris. Jacques, le fils aîné accepta de rester à Mulhouse pour gérer les manufactures familiales. Alfred marqué par l’événement décida d’embrasser une carrière militaire. Sans doute, comme beaucoup de jeunes de son âge, rêvait-il de retourner un jour en libérateur dans sa terre natale. En 1878, il réussit le concours d’entrée (classé 182 sur 236) à polytechnique et devint officier d’artillerie. Le jeune officier juif alsacien détonnait au milieu de ses camarades dont une majorité professait des idées monarchistes et conservatrices et exécrait la République surnommée péjorativement « la gueuse ». En outre, un puissant courant antisémite traversait la société française, alimenté par les campagnes de presse du journaliste Edouard Drumont qui dans les colonnes de La Libre parole accusait les juifs d’être des traîtres « vendus à l’Allemagne ». Alfred Dreyfus méprisait ces ragots et ces rumeurs malveillantes destinés à influencer les gogos et les ignorants, pensait-il. Il ne se doutait pas que ces préjugés circulaient dans la haute hiérarchie militaire et le rendaient suspect. Pour l’heure, sa carrière se déroulait sans heurts : sous-officier en 1880, lieutenant en 1884, capitaine en 1889 à 30 ans. En stage à l’école supérieure de guerre, l’année suivante, il obtint son brevet avec la mention très bien. Le commandant conclut : « Très bon officier, esprit vif, saisissant rapidement les questions, ayant le travail facile et l’habitude du travail. Très apte au service de l’état-major ». Une indiscrétion lui apprit qu’un des membres du jury avait minoré ses résultats sous le prétexte que les « juifs n’avaient rien à faire à l’état-major ». Ses notes lui permettaient d’espérer sortir 3eme de sa promotion. Or, on le relégua en 9eme position (sur 81). Il s’étonna auprès de son supérieur hiérarchique qui le rassura en lui affirmant que l’armée ne discriminait pas les enfants de la patrie selon leur origine. En 1890, il épousa Lucie Hadamard, la fille d’un riche diamantaire, qui lui donna deux enfants, Pierre et Jeanne. Il avoua à son épouse qu’il était heureux.

Dans les poubelles de l’ambassade allemande

Sa vie bascula à l’automne 1894. Une des femmes de ménage de l’ambassade d’Allemagne à Paris travaillait pour les services de renseignements de l’armée. Sa mission consistait à récupérer les lettres et documents jetés par l’attaché militaire Schwartzkoppen dans sa corbeille à papier et destinés à finir à la déchetterie. Un jour de septembre, l’espionne remit à son correspondant comme d’habitude les pièces qu’elle avait saisies dans la poubelle. Dans le lot, une lettre déchirée en quatre morceaux attira l’attention des agents du contre-espionnage. Adressée à l’attaché allemand par un mystérieux correspondant, elle livrait d’importants secrets militaires à l’Allemagne. Voici son contenu :

« Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants.

1°) Une note sur le frein hydraulique de 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce.

2°) Une note sur les troupes de couvertures (Les modifications seront apportées par le nouveau plan).

3°) Une note sur une modification aux formations de l’artillerie

4°) Une note relative à Madagascar.

5°) Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894).

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la Guerre en a envoyé un nombre fixé dans les corps et les corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après la manœuvre. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je ne le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie.

Je vais partir en manœuvre. »

 L’auteur anonyme du « bordereau » concluait sa missive en annonçant qu’il allait « partir en manœuvre ». Le traître était donc un officier. Le chef du contre-espionnage, le colonel Sandherr, informa le chef d’état-major, le général de Boisdeffre, qui alerta le ministre de la guerre, le général Mercier, qui mit au courant le président de la République Casimir-Perier. Les plus hautes autorités de l’Etat chargèrent les colonels Fabre et d’Aboville de diligenter une enquête dans le plus grand secret. On la limita aux officiers d’artillerie. Les enquêteurs jugèrent que l’écriture du bordereau ressemblait à celle d’un stagiaire en poste à l’état-major, le capitaine Alfred Dreyfus. Ce dernier ne se doutait de rien quand il reçut une convocation du chef d’Etat-major pour le 15 octobre 1894. Le général de Boisdeffre projetait d’inspecter ce jour-là les stagiaires. Etrangement, le texte précisait qu’il devait se présenter en « tenue bourgeoise ».

Le capitaine Dreyfus accusé de trahir son pays

Le jour prévu, habillé en civil comme prescrit, Alfred Dreyfus se présenta au rendez-vous. A la place du chef d’état-major, il fut reçut par le commandant Ferdinand du Paty de Clam. L’officier lui fit signer des papiers administratifs attestant qu’il subissait une inspection. Il invita ensuite Dreyfus à s’assoir à une petite table. Il lui demanda de rédiger sous sa dictée une lettre. Le capitaine prit la plume et écrivit : « Paris, le 15 octobre 1894, Ayant le plus grave intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ aux manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d’urgence par le porteur de la présente qui est une personne sûre. Je vous rappelle qu’il s’agit de :

1 Une note sur le frein hydraulique du canon de 120 et sur la manière dont il s’est comporté aux manœuvres ».

 Le commandant du Paty de Clam poursuivit sa dictée. A la fin de l’exercice, il s’installa devant Dreyfus et déclara : « Au nom de la loi, je vous arrête. Vous êtes accusé du crime de haute trahison ». Il donna lecture de l’article 76 : « Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera déporté en forteresse fortifiée et ses biens seront confisqués. »

 Le capitaine Dreyfus protesta avec la dernière énergie de son innocence. L’enquête à son domicile ne donna rien. Conscient de la fragilité du dossier, le commandant du Paty de Clam tenta à plusieurs reprises de soutirer des aveux au capitaine Dreyfus. Jusque là tenue secrète, l’arrestation du capitaine Dreyfus fut rendue publique par La Libre parole le 29 octobre. La presse nationaliste et antisémite se déchaîna contre l’officier mais également contre la communauté juive accusée de favoriser secrètement les desseins de l’Allemagne. A la demande de l’état-major, son procès se tint devant le conseil de guerre à huit clos du 19 au 21 décembre. Le jury fut-il ébranlé par la défense du capitaine Dreyfus et le manque de preuves ? Le lieutenant-colonel Georges Picquart présent au procès le crut, jugeant « un acquittement possible ou probable ». L’état-major ne pouvait se résoudre à un tel dénouement. A sa demande, le commandant du Paty de Clam commit la forfaiture de remettre au dernier moment aux juges un « rapport secret » auquel l’avocat de l’accusé Me Demange ne put avoir accès. Son contenu fit vaciller les moins convaincus par la culpabilité du prévenu. Le 21 décembre 1894, la cour condamna Alfred Dreyfus à la déportation perpétuelle sur l’île du Diable au large de la Guyane et à la dégradation. Le jugement fut applaudi par la droite et les antisémites. La gauche approuva également le jugement. Le socialiste Jean Jaurès, militant opposé à la peine de mort, regretta au Parlement le verdict de clémence dont Dreyfus aurait bénéficié alors que « l’on fusille sans grâce et sans pitié de simples soldats coupables d’une minute d’égarement ou de violence ». Le radical Georges Clémenceau dans La justice dessina un portrait peu flatteur du condamné : « Il n’a donc pas de parent, pas de femme, pas d’amour de quelque chose, pas de lien d’humanité, ou d’animalité même, rien qu’une âme immonde, un cœur abject ».

 Clémenceau se trompait. Si Alfred Dreyfus était désormais un paria, honni et vilipendé par tous, il pouvait compter sur le soutien indéfectible de sa famille, de son épouse Lucie et de son frère Mathieu qui remua ciel et terre pour prouver son innocence. Pour l’heure, le capitaine but le calice jusqu’à la lie. Son pourvoi en cassation fut rejeté le 31 décembre. Le 5 janvier 1895, l’état-major de l’armée infligea au capitaine une terrible humiliation : « la parade de la dégradation » dans la cour d'honneur de l’Ecole militaire à Paris. En présence de 4000 soldats représentant les régiments parisiens, et d’une foule hostile de plusieurs milliers de curieux agglutinés derrières les grilles, le général Darras déclara : « Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du président de la République, nous vous dégradons ! ». Le capitaine cria à l’adresse des soldats : « Je suis innocent, je jure que je suis innocent ! Vive la France ! Vive l’armée ! ». Pendant que la foule haineuse l’insultait : « A mort Judas ! », « Sale juif ! », un adjudant de la garde républicaine lui arracha ses insignes sur son képi, ses épaulettes, les boutons de sa vareuse, les galons de son pantalon. Il sortit l’épée de son fourreau et la brisa sur sa cuisse d’un coup sec. Alfred Dreyfus était comme nu, avec à ses pieds les emblèmes de son passé militaire.

La déportation à l’île du Diable

Le 18 janvier, on l’emprisonna provisoirement au pénitencier de l’île de Ré. Le 21 février, il embarqua pour l’île du Diable où il débarqua le 15 mars 1895. Il avait échappé à la peine de mort. Survivrait-il à la « guillotine sèche » ? A vrai dire, mis à part ses proches – et de nombreux antisémites qui souhaitaient sa mort -, la destinée du capitaine n’intéressait plus les français. Au plus haut sommet de l’Etat, dans l’armée, dans les partis politiques, dans la presse, dans les chaumières, on considérait « l’affaire Dreyfus » comme étant terminée. C’était sous-évaluer la détermination de Mathieu Dreyfus et ignorer l’esprit d’investigation et de justice du lieutenant-colonel Picquart. Nommé chef du service de renseignement le 14 juillet 1895, l’officier était à l’origine convaincu de la culpabilité de Dreyfus même si les preuves de l’accusation lui semblaient bien faibles. Il décida de reprendre l’enquête pour comprendre le mobile de la trahison. Le 2 mars 1896, en consultant les documents que récupérait dans les poubelles l’espionne en poste dans l’ambassade d’Allemagne, il découvrit un télégramme, un « petit bleu », envoyé par l’attaché Schwartzkoppen à un officier de l’armée française, le commandant Estherhazy. Picquart poussa plus loin son enquête. Esterhazy était un personnage peu recommandable. Entretenant plusieurs maitresses, couvert de dettes, débauché- il possédait des actions dans un bordel -, l’homme vivait sur un train de vie luxueux peu en rapport avec la solde que lui versait l’armée. L’enquêteur compara l’écriture d’Estherhazy et celle du bordereau. La similitude des graphies le frappa. Il conclut que le document qui incriminait Dreyfus avait en réalité été écrit de la main d’Esterhazy.

 Le 5 août, Picquart informa ses supérieurs de sa découverte : le capitaine Dreyfus était innocent ; Estherhazy était le vrai coupable. Le chef d’état-major Boisdeffre et le général Gosse lui conseillèrent de se taire. Ils jugeaient que l’armée se déconsidèrerait aux yeux de la population si elle annulait la condamnation de Dreyfus. La raison d’Etat lui interdisait de remettre en cause le jugement. Face à l’insistance de l’officier de renseignement, la hiérarchie militaire l’envoya en mission d’inspection en France puis l’affecta le 14 novembre dans le sud tunisien où des tribus s’étaient révoltées. Picquart fut remplacé par le commandant Hubert Henry.

 Pendant ce temps, Alfred Dreyfus prisonnier sur l’île du Diable affrontait les rigueurs du climat, l’isolement loin de tout, les vaines attentes d’une délivrance, le mépris et les brimades de ses geôliers qui le haïssaient comme traître et comme juif. Pour l’empêcher de voir la mer et l’horizon, ses gardiens élevèrent autour de sa cabane une palissade haute de 2,4 mètres. Alfred Dreyfus survécut en lisant, en traduisant Shakespeare, en écrivant régulièrement à sa femme (lire ci-dessus), en suivant les progrès accomplis par ceux qui le défendaient en France.

 Malgré une opinion désormais oublieuse, indifférente, hostile ou favorable à l’armée et au gouvernement, Mathieu Dreyfus s’obstinait en effet à prouver l’innocence de son frère. Il convainquit un jeune écrivain Bernard Lazare, auteur d’un ouvrage sur l’antisémitisme, de l’aider dans sa mission. Les deux hommes unirent leurs efforts, d’une part, pour mobiliser la communauté juive qui s’était tenue jusque-là sur une prudente réserve, et, d’autre part, pour enquêter sur le véritable auteur du bordereau. Ils apprirent ainsi l’existence du « dossier secret » qui avait été présenté par du Paty du Clam lors du procès. Le 16 septembre 1896, arguant que la communication de pièces secrètes violait les règles de la procédure militaire, Lucie Dreyfus demanda officiellement la réouverture du procès de son époux. En réponse, le commandant Henry, membre du service des renseignements, produisit alors un document, récupéré à l’ambassade d’Allemagne à Paris, prouvant la traitrise de Dreyfus. En novembre, Bernard Lazare publia à Bruxelles sa brochure intitulée Une erreur judiciaire, la vérité sur l’affaire Dreyfus. Le texte du premier dreyfusard par l’ordre chronologique ébranla de nombreuses certitudes, celle de Jaurès notamment.

La vérité en marche malgré l’état-major

En juin 1897, le lieutenant-colonel Picquart confia à son avocat, sous le sceau du secret, ses découvertes concernant l’affaire. L’homme de loi informa le vice-président du sénat Schereur-Kestner. Le 5 novembre, Le Temps publia un article affirmant qu’Alfred Dreyfus avait été victime d’une erreur judiciaire. Le 16 novembre, Mathieu Dreyfus accusa dans la presse Esterhazy d’être l’auteur du bordereau. La justice décida l’ouverture d’une enquête. Le 25 novembre, Emile Zola apporta pour la première fois son soutien au capitaine emprisonné dans Le Figaro. Le 1er janvier 1898, le commandant Estherhazy demanda à être jugé devant le conseil de guerre. Sans doute avait-il reçu des assurances de l’état-major. Le 11 janvier, à l’issu d’un procès à huis-clos, la juridiction militaire, l’acquitta à l’unanimité. Indigné par le jugement, l’écrivain Emile Zola rédigea un long article en faveur du capitaine qu’il intitula « Lette au président de la République ». Il proposa à L’Aurore de le publier. Georges Clémenceau qui dirigeait alors la rédaction du quotidien et qui était désormais convaincu de l’innocence de Dreyfus –tout comme Jean Jaurès d’ailleurs-, accepta sans hésitation. Emballé par le texte, il trouvait en revanche le titre trop fade. Il proposa de lui adjoindre un énorme surtitre : « J’accuse… ! ».

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 L’article de Zola changea la nature de l’affaire Dreyfus et suscita de violentes réactions politiques. La France se divisa entre les dreyfusards favorables à la révision du procès, au nom de la vérité et de la justice, et les antidreyfusards opposés à une initiative qui mettait en cause l’institution militaire. Les seconds réagirent avec brutalité. Le président du conseil Jules Méline déclara à la Chambre : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus » ; son ministre de la guerre le général Billot porta plainte contre Emile Zola ; l’armée condamna à soixante jours de forteresse le colonel Picquart puis le réforma après l’exécution de sa peine.

 Le 7 février, Emile Zola fut condamné à un an de prison et 3000 francs d’amende, un jugement cassé en avril. L’armée porta plainte de nouveau contre le romancier qui fut de nouveau condamné en juillet. Pour échapper à la prison, l’auteur de Germinal s’enfuit en Grande-Bretagne. En juin 1898, le nouveau ministre de la guerre Cavaignac présenta à la Chambre des députés des pièces secrètes qui confirmaient selon lui la culpabilité de Dreyfus. Son intervention fut si éloquente que des députés proposèrent de l’imprimer et de l’afficher dans toutes les communes de France. Picquart écrivit au président du Conseil que les documents montrés par Cavaignac à la tribune de l’assemblée étaient des faux grossiers. Il doutait de l’authenticité d’une lettre envoyée par l’attaché italien Panizzardi à son homologue allemand qui accusait Dreyfus d’être le traître. Le document avait été « découvert » par le commandant Henry. Le ministre de la guerre porta plainte et Picquart fut emprisonné à la Santé.

 Le camp des antidreyfusards semblait triompher. Ses principaux opposants étaient en fuite ou emprisonnés. Un nouveau rebondissement changea le cours des événements. A le demande du ministre, la capitaine Louis Cuignet fut chargé de vérifier toutes les pièces contenues dans le dossier Dreyfus. L’enquêteur découvrit que le billet de Panizzardi était constitué de deux éléments d’origine différente. A l’évidence, il s’agissait d’un faux comme l’avait déclaré Picquart. Cavaignac convoqua celui qui avait fourni la pièce, le colonel Henry. Ce dernier avoua avoir fabriqué le document « dans l’intérêt du pays ». Le ministre publia le soir même, le 30 août 1898, un communiqué calamiteux : « Aujourd’hui, dans le cabinet du ministre de la guerre, le colonel Henry a été reconnu et s’est reconnu l’auteur de la lettre en date d’octobre 1896 où Dreyfus est nommé. Le ministre de la guerre a ordonné immédiatement l’arrestation du colonel Henry, qui a été conduit à la forteresse du Mont-Valérien ». Le lendemain matin, on retrouva le colonel Henry mort dans sa cellule, la gorge tranchée de deux coups de rasoir. Suicide ou assassinat ? Ovationné à la Chambre quelques semaines plus tôt, Cavaignac démissionna, mesurant la justesse du vieil adage antique : « La roche tarpéienne est proche du capitole ».

 Ce dernier épisode inattendu renforça la cause des partisans de la révision. La mort le 16 février 1899 du président de la République Félix Faure – un antidreyfusard forcené - accéléra la procédure. Le 3 juin, la cour de cassation annula le jugement d’Alfred Dreyfus. Après cinq ans passés à l’île du Diable, le condamné arriva en France en juillet, et fut détenu dans la prison de Rennes. Son procès devant le conseil de guerre s’ouvrit le 9 août. Malgré une tentative d’assassinat commis par un nationaliste contre un de ses avocats, Me Fernand Labori, les juges refusèrent de le reporter. Le 9 septembre, la cour prononça un verdict étrange. Alfred Dreyfus était reconnu coupable par cinq voix contre deux mais avec des circonstances atténuantes. Il était condamné à dix ans de réclusion. L’esprit de corps de la « grande muette » avait joué encore une fois contre Alfred Dreyfus. Tous ses partisans étaient consternés. Le président de la République Emile Loubet accorda enfin sa grâce au condamné. Le lendemain, le ministre de la guerre proclama dans un ordre du jour : « L’incident est clos ». Alfred Dreyfus accepta à contrecœur. Il retrouva la liberté mais pas l’honneur ni son grade.

 En décembre, humiliation supplémentaire, le gouvernement fit voter une loi d’amnistie en faveur des personnes mêlées à l’affaire Dreyfus. En réalité, la loi protégeait par avance les instigateurs (hiérarques de l’état-major), les auteurs (exécutants) du complot et, décision étrange, le ou les vrais coupables qui ne pourront plus être poursuivis.

La réhabilitation

En 1903, Alfred Dreyfus demanda la révision du procès de Rennes qui l’avait reconnu coupable une seconde fois. En 1904, la cour de cassation entama une procédure. Elle procéda à une enquête minutieuse. Le 12 juillet 1906, la juridiction suprême cassa sans renvoi le jugement du conseil de guerre de Rennes et réhabilita Alfred Dreyfus. Le lendemain, la Chambre des députés vota une loi réintégrant Dreyfus dans l’armée au grade de commandant. Le lieutenant-colonel Picquart fut également rétabli avec le titre de général de brigade – Georges Clémenceau en fera son ministre de la guerre quelques semaines plus tard. La chambre décida ce même jour le transfert au Panthéon des cendres d’Emile Zola, décédé le 29 septembre 1902, à la suite d’une intoxication au monoxyde de carbone. Le 21 juillet, le général Gillain remit au commandant Dreyfus la légion d’honneur dans la cour de l’Ecole militaire, là où douze ans plus tôt le « juif traitre » avait été dégradé devant la troupe rassemblée, et sous les huées des antisémites. Ces derniers refusèrent d’accepter la vérité. Le 4 juin 1908, à l’occasion du transfert des cendres de Zola au Panthéon, le journaliste d’extrême-droite Louis Grégori de La Libre parole tenta de l’assassiner en lui tirant deux coups de révolver dont l’un le blessa au bras. Le journaliste fut ensuite acquitté par la cour d’Assises de la Seine.

 Quand la Grande Guerre éclata en août 1914, le commandant Alfred Dreyfus fut affecté à l’état-major de l’artillerie du camp retranché de Paris, sous les ordres du général Gallieni. Il organisa l’acheminent des canons sur leurs positions et la protection de la capitale. Ce travail de « chef d’usine » méticuleux ne correspondait pas à ses désirs. Il souhaitait combattre sur le front. Il obtint satisfaction en février 1917. Il participa à l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames. Il connut également le champ de bataille de Verdun, déclarant : « Ici, malgré la boue, la pluie, la neige, le manque absolu de confort, je me porte à merveille. Je m’accoutume fort bien de ce régime de sauvages ».

 Le jeune adolescent avait quitté Mulhouse et l’Alsace à la suite d’une défaite. En 1918, à l’âge de 59 ans, il retourna dans sa ville natale au lendemain d’une victoire de la France. Promu lieutenant-colonel, il retourna à la vie civile après la guerre, écrivant ses mémoires, cultivant l’anonymat malgré la haine toujours recommencée des antisémites comme Léon Daudet et d’autres qui lui en voulait de ne pas être coupable. Il mourut le 12 juillet 1935, 29 ans jour pour jour après sa réhabilitation. Il ne critiqua jamais l’armée qui lui avait volé douze ans de sa vie. Certains dreyfusards ont douté de l’étoffe dont il était fait. A tort. Dans son livre La vraie vie du capitaine Dreyfus (2014, Tallandier), Laurent Greilsamer contredit les sceptiques : « Les historiens l’ont très longtemps présenté comme une victime. La réalité est différente : ce fut un héros de la République ».

Jean-Pierre Giovenco

Illustration de Marc Daniau

Demain : Bertrand du Guesclin

masculin
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15 Juin 2016 - 5:00pm

Une vie, un portrait du jour

16 Juillet 2015

16 Juillet 1982

Une vie, un portrait du jour

16 Juillet 1997

Dora Maar

Photographe et artiste peintre française, née le 22 novembre 1907 à Paris, décédée dans la même ville, à l’âge de 90 ans. Auteure de nombreux portraits photographiques (Jean-Louis Barrault, Jean Cocteau, Paul Eluard, Léonor Fini), elle réalisa Portrait d’Ubu (1936) et un tableau baptisé Portrait de Pablo Picasso au miroir dont elle fut la muse et l’amante.

16 Juillet 1896

Edmond de Goncourt

Ecrivain et journaliste français, né le 26 mai 1822 à Nancy (Meurthe-et-Moselle), décédé à Champrosay (Essonne), à l’âge de 74 ans. Auteur de Renée Mauperin (1864) et du Journal des Goncourt (1854-1891), il proposa en 1892 la création de l’Académie Goncourt qui avait vocation à décerner chaque année un prix littéraire. Le cénacle littéraire vit le jour en 1900. Le premier lauréat fut en 1903 John-Antoine Nau pour Force ennemie

16 Juillet 1907

Eugène Poubelle

Préfet français, né le 15 avril 1831 à Caen (Calvados), décédé à Paris, à l’âge de 76 ans. Préfet de la Seine, il prit un arrêté qui obligeait les propriétaires d’immeubles parisiens à mettre à la disposition des locataires des récipients munis d’un couvercle ayant vocation à contenir les déchets ménagers. La population les baptisa "poubelles".

16 Juillet 1691

François Michel Le Tellier, marquis de Louvois

Homme d’Etat français, né le 18 janvier 1641 à Paris, décédé à Versailles, à l’âge de 50 ans. Secrétaire d’Etat à la guerre de 1662 à sa mort, il organisa des persécutions (les dragonnades) pour contraindre les protestants à se convertir au catholicisme.

16 Juillet 1985

Heinrich Böll

Ecrivain allemand, né le 21 décembre 1917 à Cologne (Rhénanie-Du-Nord-Westphalie), décédé à Kreuzau (Rhénanie-Du-Nord-Westphalie), à l’âge de 67 ans. Auteur de nouvelles, d’essais et de romans dont Portrait de groupe avec dames (1971) et L’honneur perdu de Katarina Blum (1974), il fut couronné du prix Nobel de littérature en 1972.

16 Juillet 1989

Herbert von Karajan

Chef d’orchestre autrichien, né le 5 avril 1908 à Salzbourg, décédé à Anif, à l’âge de 81 ans. Après avoir dirigé l’orchestre philarmonique de Berlin (1937), il fut nommé à la tête du festival de Salzbourg en 1956 et occupera cette fonction jusqu’en 1988.

16 Juillet 2014

Hervé Christiani

Auteur-compositeur et interprète français, né 8 novembre 1947 à Paris, décédé dans la même ville, à l’âge de 66 ans. Auteur en 1981 d’un tube Il est libre Max.

16 Juillet 2000

Pascale Audret

Actrice et chanteuse française, née le 12 octobre 1935 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), décédée à Cressensac (Lot), à l’âge de 64 ans. Comédienne de théâtre (Journal d’Anne Frank, 1957), elle s’imposa également au cinéma (Le dialogue des Carmélites, 1960), la télévision (Splendeurs et misères des courtisanes, 1975) et la chanson (La môme Anita, 1969).

16 Juillet 1857

Pierre-Jean de Béranger

Chansonnier français, né le 19 août 1780 à Paris, décédé dans la même ville, à l’âge de 76 ans. Populaire à son époque, il composa plusieurs centaines de chansons dont Le vieux drapeau, Les souvenirs du peuple, Le juge de Charenton, Les ventrus.

Une vie, un portrait
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15 Juillet 1904

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