Charles de Gaulle

Il est décédé le 

Elle est décédée le

9 Novembre 1970

Homme d’Etat français, né le 22 novembre 1890 à Lille, décédé à Colombey-les-Deux-Eglises, à l’âge de 79 ans. Général et théoricien militaire, il fonda - et incarna- la France libre après la défaite de juin 1940. Chef du gouvernement provisoire à la Libération, il démissionna en 1946. Après une traversée du désert de 12 ans, il revint au pouvoir et fonda  la Ve République.

L’appel du 18 juin 1940

 

« Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.

 Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat.

 Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi.

 Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui.

 Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !

 Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.

 Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis.

 Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

 Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

 Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

 Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de Londres. »

Dans une confidence faite à un proche, un jour de déprime, le général De Gaulle déclara que finalement il aurait été heureux d’occuper un poste d’adjoint administratif chargé de la bibliothèque municipale dans une sous-préfecture française. L’histoire avec un grand H le détourna de ce destin honorable mais banal. Les événements décidèrent qu’il servirait son pays en remplissant les plus hautes fonctions politiques. Comment pouvait-il en être autrement quand on porte un nom, venu du fond des âges, qui résonne comme un programme.

Le soldat

Fils de Henri de Gaulle, un professeur de lettres monarchiste et de Jeanne Maillot, une mère au foyer, pieuse et patriote, le jeune Charles se destina très tôt à la carrière militaire. Il réussit le concours d’entrée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr, se classant 119e sur 221. Il en sortit diplômé à la 13e place, en 1912. Il choisit d’être affecté au 33e régiment d’infanterie sous les ordres du colonel Pétain. Deux ans plus tard, éclatait la première guerre mondiale. Il affronta les troupes allemandes dès le début du conflit avec le grade de lieutenant. Il fut blessé (fracture du péroné) une première fois à Dinant en août 1914. Rétabli, nommé capitaine, il combattit sur le front de Champagne, subit une seconde blessure à la main. Affecté à Verdun, son régiment fut décimé en mars 1916 par les Allemands, près du village de Douaumont. Les survivants commandés par de Gaulle résistèrent jusqu’à l’épuisement de leurs munitions. De Gaulle blessé à la cuisse gauche d’un coup de baïonnette fut capturé par les Allemands. Ce fait d’arme lui valut de recevoir la légion d’honneur et la croix de guerre avec palme. Interné dans le camp de prisonnier d’Osnabrück en Basse-Saxe, il tenta de s’évader. Pour le punir, ses geôliers le transférèrent au fort d’Ingolstadt (Bavière). Cinq autres tentatives de fuite échouèrent. Libéré après l’armistice du 11 novembre 1918, il fut envoyé l’année suivante en Pologne qui venait de recouvrer son indépendance. Il collabora à la formation de la nouvelle armée polonaise et participa à la guerre qui opposa la Pologne à l’Union soviétique, luttant contre l’Armée rouge.

 De retour en France en 1921, il épousa Yvonne Vendroux (décédée en 1979). Trois enfants naquirent de cette union : Philippe de Gaulle, Elisabeth de Gaulle (décédée en 2013) et Anne de Gaulle (décédée en 1948). Enseignant à Saint-Cyr, il rejoignit l’Ecole supérieure de Guerre en 1922. Il s’opposa à ses collègues et supérieurs hiérarchiques dont il contestait la théorie de la guerre défensive. En 1924, il publia un livre, La discorde chez l’ennemi dans lequel il affirmait la primauté du politique sur le militaire en cas de guerre. Promu chef de bataillon en 1927, il commanda à Trêves (Allemagne) avant d’être muté en 1929 à Beyrouth, au Liban, où il passa deux ans. De retour en France en 1931, affecté au secrétariat général de la défense, il écrivit deux livres, Le fil de l’épée (1932) et Vers l’armée de métier (1934), dans lesquels il préconisait la professionnalisation de l’armée et la création de formations blindées, puissamment armée, qui seraient lancées contre les lignes ennemis pour percer le front. Cette doctrine privilégiait la guerre de mouvement. Elle s’opposait à la conception officielle défendue par l’Etat-major et Pétain qui choisirent de protéger la France derrière des fortifications statiques, la ligne Maginot. On attendrait l’adversaire l’arme au pied, abrités dans des casemates ultramodernes, sur lesquelles l’infanterie allemande viendrait se fracasser. Cette divergence stratégique scella la rupture entre de Gaulle, nommé colonel en 1937, et son mentor le maréchal Philippe Pétain, héros de Verdun. De Gaulle exposa ses idées à des hommes politiques de tous bords, sans grand succès, même si le socialiste Léon Blum après l’avoir critiqué manifesta de l’intérêt pour la doctrine d’emploi des chars. Mais, il était trop tard pour changer de doctrine. En revanche, le général Allemand Heinz Guderian se fit traduire les livres de Gaulle. Il s’en inspira le 10 mai 1940 lors de l’offensive allemande contre la France et ses alliés. A la tête de ses divisions cuirassées, soutenues par une aviation nombreuse et puissante, il contourna la ligne Maginot, traversa la forêt des Ardennes réputée infranchissable et enfonça l’armée française à Sedan.

 Le 15 mai, le colonel de Gaulle, mis à la tête d’une unité blindée (4e division cuirassée) hâtivement rassemblée et incomplète lança une contre-offensive dans la région de Laon. Son unité parvint à arrêter le 17 mai l’armée allemande et à repousser l’ennemi dans les environs de Montcornet. Ce fut le seul succès remporté par l’armée française pendant la bataille de France. Faute d’appuis aériens et de renfort, les blindés durent se replier les jours suivants. Ce fait d’arme lui valut d’être nommé général de brigade à titre provisoire.

 Le 6 juin, alors que la situation militaire était désespérée, Paul Reynaud, le président du Conseil, le nomma sous-secrétaire d’Etat à la guerre et à la défense nationale, chargé de coordonner l’action militaire avec le Royaume-Uni. Le 9 juin, de Gaulle rencontra le premier ministre britannique Winston Churchill qui sortit fort impressionné de son entrevue. Le 17 juin, en mission à Londres où il étudiait avec les Britanniques les moyens de poursuivre la guerre dans les territoires de l’Empire français, il apprit avec consternation la démission de Paul Reynaud, la nomination de Philippe Pétain au poste de président du Conseil et la demande d’armistice adressée aux Allemands par le nouveau gouvernement. La faction défaitiste conduite par le maréchal l’avait emporté sur ceux qui ambitionnaient de poursuivre la guerre dans les colonies.

Le chef de la France Libre

Favorable à la lutte armée contre l’Allemagne nazie, de Gaulle dénonça la capitulation et entra aussitôt en résistance. Il lança le 18 juin un appel, peu écouté, au peuple français, sur les ondes de la BBC, malgré l’opposition du cabinet britannique qui souhaitait ménager Pétain mais avec le soutien efficace de Churchill. Il dénia au nouveau gouvernement français toute légitimité. Il demanda aux militaires français de ne pas reconnaître le nouveau régime et les invita à le rejoindre à Londres pour poursuivre le combat. Il ne s’agissait pas de constituer une force supplétive qui appuierait les Britanniques. De Gaulle prétendait incarner la France et la République, jusqu’à la victoire. La France libre venait de naître. Le drapeau tricolore était son emblème, la Marseillaise son hymne. «Liberté, égalité, fraternité » restait sa devise, alors que le régime de Vichy la remplaça par « travail, famille, patrie ». Dès le 1er juillet 1940, naissaient les Forces françaises libres dont la bannière était la croix de Lorraine. 3000 soldats et marins présents en Angleterre refusèrent d’être rapatriés en France et rejoignirent de Gaulle. Leur nombre s’accrut rapidement après le ralliement à la France libre de plusieurs colonies : Nouvelles-Hébrides (22 juillet), Tchad (26 août), Cameroun (27 août), Congo (28 août), Oubangui-Chari (31 août), Comptoirs de l’Inde (7 septembre), territoires de l’Océanie (9 septembre), Nouvelle- Calédonie (24 septembre), Gabon (12 novembre). Seule l’Afrique occidentale française (AOF) resta fidèle au gouvernement de Vichy après l’échec d’une tentative de débarquement de gaullistes à Dakar. Néanmoins, parti de rien, s’appuyant sur la seule force du verbe, de Gaulle se retrouvait à la tête de forces matérielles importantes et de vastes territoires en Afrique, Asie et Océanie. Elles constituaient des bases de départ précieuses pour attaquer les forces de l’axe. Le prestige de Gaulle auprès des alliés britanniques et, plus tard, américains s’accrut. On le prenait au sérieux.

 Ces initiatives valurent au général rebelle d’être d’abord rétrogradé au rang de colonel par son supérieur hiérarchique le général Weygand puis condamné à mort, en août 1940, par un tribunal militaire. Désormais, les français de métropole connaissaient l’existence de la France libre et beaucoup pensaient que là où était de Gaulle là était la continuité républicaine. En effet, les citoyens effarés assistaient à l’abaissement de leur pays. La France vaincue fut démantelée par les Allemands : le Reich annexa l’Alsace et la Moselle, le Nord et le Pas de Calais rejoignirent une « zone administrative de Belgique et du Nord», une partie de la Franche-Comté, de la Lorraine, des Ardennes et de la Picardie devinrent une zone de « peuplement allemand » où les français réfugiés ne pouvaient plus retourner. Le reste du pays, au nord de la Loire et le long de la façade Atlantique fut occupé par l’armée allemande. Le maréchal Pétain se retrouvait à la tête d’une petite moitié de France, celle située entre les Alpes, la Méditerranée et le Massif central. Il installa sa « capitale » à Vichy, une ville thermale prisée des personnes âgées. Le chef de l’Etat abolit de fait la République.

 Après avoir obtenu les pleins pouvoirs des parlementaires le 10 juillet 1940, il « ajourna » les Chambres, interdit les partis politiques, bâillonna la presse, instaura un nouveau régime, l’Etat français, qui affirmait vouloir régénérer le pays en imposant une « révolution nationale », d’inspiration fascisante. Le régime promulgua en octobre 1940 une loi de proscription qui interdisait aux juifs de nombreuses professions et en faisait des parias. On les obligea à porter l’étoile jaune sous peine de graves sanctions. Ces mesures antisémites précédèrent les rafles (Vel d’hiv) et les déportations, dès mars 1942, vers les camps de la mort où 75 000 juifs français et étrangers périrent. Le 30 octobre 1940, le maréchal Pétain proposa une politique de collaboration avec le Reich allemand. Comme l’avais prévu le général de Gaulle, la guerre devint mondiale après l’attaque allemande contre l’URSS, en juin 1941, et le bombardement de la base navale américaine de Pearl Harbour par les Japonais, en décembre 1941. Désormais, les Etats-Unis et l’URSS, alliés pour la circonstance, combattaient ensemble les pays de l’Axe (Allemagne, Italie, Japon). Pierre Laval, chef du gouvernement, accéléra la politique de collaboration déclarant le 22 juin 1942 : « Je souhaite la victoire allemande, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s'installerait partout». La radicalisation de Vichy renforça en France même, les mouvements de résistance, animés par des militants communistes, socialistes, gaullistes et autres. Les francs-tireurs et partisans s’attaquaient aux soldats allemands et à leurs collaborateurs français de la Milice. Ils sabotaient les installations militaires, les dépôts d’armes, les convois militaires, les ponts. Ils renseignaient également les alliés sur le dispositif militaire allemand en France. Le général américain Eisenhower évalua à l’équivalent de 17 divisions, l’aide fournie par la Résistance française aux alliés.

 Le général de Gaulle décida d’unifier la résistance intérieure et la résistance extérieure. Il créa le Comité français de libération nationale (CFLN) qui s’installa à Alger en mai 1943, après le débarquement réussi des anglo-américains en Algérie et la libération du Maghreb. Il fusionna les Forces françaises libres et l’armée d’Afrique composée d’anciens soldats de Vichy ralliés. Cette Armée de libération nationale composée de 1,3 millions de soldats, puissamment armés par les américains, participa à la libération de l’Europe, aux côtés des alliés. Le 3 juin 1944, le CFLN se transforma en Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Après les débarquements réussis des alliés en Normandie (6 juin 1944) et en Provence (15 août 1944), et au lendemain de libération de Paris (25 août) par la 2e division blindée du général Leclerc, le général de Gaulle installa son gouvernement dans la capitale, le 9 septembre, prenant de vitesse les Américains qui projetaient d’administrer directement la France. Sous sa direction, un gouvernement d’unité nationale, réunissant des représentants de toutes les forces politiques ayant participé à la résistance contre l’Allemagne nazie et le régime de Vichy, entra en fonction. Quand on lui demande de proclamer la République, il refusa, déclarant qu’elle n’avait jamais cessé d’exister, le régime de Vichy étant à ses yeux « illégitime, nul et non avenu ».

L’homme politique

Beaucoup d’observateurs doutaient que de Gaulle pût quitter son uniforme de militaire pour revêtir le costume trois-pièces du politicien. Ils conjecturaient qu’il ne respecterait pas les usages de la démocratie parlementaire qu’il venait pourtant de rétablir. Suspecté de dérives autoritaires par ses adversaires politiques mais aussi par certains de ses alliés, comme le président américain Roosevelt, habitué à donner des ordres et à être obéi, le général de Gaulle ne serait-il pas tenter d’instaurer un régime autoritaire pour mettre au pas ces parlementaires retors et raisonneurs qui reparaissaient après un long silence de quatre ans? L’histoire ne confirma pas ces inquiétudes. En opposition avec son milieu d’origine, monarchiste et catholique, de Gaulle, en réalité, fortifia la République et confirma le choix de la laïcité. En contradiction avec les valeurs de sa classe sociale, il dirigea le gouvernement le plus à gauche que la France ait connu depuis la Révolution française. Il réunit autour de la table du conseil, des ministres socialistes, centristes et, pour la première fois dans l’histoire de la République, des ministres communistes.

  Le gouvernement provisoire de la République française (GPRF) qu’il présida donna force de loi aux principales dispositions du programme économique et social, très novateur, élaboré par le Conseil national de la résistance (CNR). Il adapta la société française aux réalités du monde moderne. Le gouvernement qu’il dirigea promulgua une loi rétablissement la légalité républicaine (août 1944) et la loi Constitutionnelle (novembre 1945). Il restaura la liberté de la presse et interdit les concentrations (septembre 1944). Il étendit le droit de vote aux femmes (octobre 1944), créa les Houillères (décembre 1944), réforma dans un sens libéral les lois concernant l’enfance délinquante (février 1945), institua les comites d’entreprise (février 1945), créa la sécurité sociale et les allocations familiales (octobre 1945), nationalisa le secteur de l’énergie (1945), celui des banques (1945) et les entreprises qui avaient collaboré avec l’occupant (ex. Renault, Air France), élabora le statut du fermage et du métayage ( octobre 1945).

 Quand un conflit l’opposa à ses ministres et à sa majorité (SFIO, PC, MRP) au sujet de la nouvelle Constitution en discussion au parlement, il donna sa démission le 20 janvier 1946. Le général jugeait que la classe politique le rappellerait. Il se trompait lourdement. Les parlementaires estimaient que le nouveau chapitre de l’histoire de France qui s’ouvrait devait s’écrire sans de Gaulle. D’ailleurs, le peuple britannique n’avait-il pas donné l’exemple en infligeant le 26 juillet 1945 une cuisante défaite électorale à Churchill, l’un des vainqueurs de la seconde guerre mondiale ?

 De Gaulle se résolut à descendre dans l’arène politicienne. En 1947, il créa un mouvement politique qui prétendait transcender les clivages de droite et de gauche, le Rassemblement du peuple français (RPF). Après des succès aux élections municipales en 1947 (35% des voix) et aux sénatoriales en 1948 (42%), le mouvement déclina, se divisa entre pragmatiques, favorables à des compromis avec les autres partis politiques, et loyalistes, partisans du général. Finalement, Charles de Gaulle, dépité de cette « course à la soupe » politique à laquelle concouraient ses fidèles, préféra dissoudre le RPF. Il se retira dans sa propriété de la Boisserie, à Colombey-les-Deux-Eglises. Eloigné de tous et de tout, il rédigea ses Mémoires de guerre comportant trois livres : L’Appel, l’Unité, Le Salut. De Gaulle entamait sa traversée du désert. Personne ne croyait possible ou souhaitable son retour aux affaires. On le regardait comme un personnage mythique, incarnation de la grandeur nationale, voué à la contemplation et à l’inactivité jusqu’à la fin de ses jours.

L’homme d’Etat

Les circonstances en décidèrent autrement. La quatrième République qu’il avait contribuée à porter sur les fonds baptismaux en 1945 affrontait des défis colossaux. Un « rideau de fer » s’était abattu au cœur de l’Europe, séparant occidentaux et soviétiques. Les alliés d’hier, s’affrontaient dans une « guerre froide » qui menaçait à tout moment de dégénérer en un troisième conflit mondial. En Asie, la guerre de Corée opposait le nord communiste soutenu par la Chine et le sud défendu par les Etats-Unis. A la même époque, les peuples colonisés aspiraient à la liberté et gagnaient leur émancipation par la négociation ou la guerre. En Indochine, la guerre prévalut. En juillet 1954, après huit années d’un conflit qui causa la mort de 500 000 personnes dans les deux camps, la France, battue à Dien Bien Phu, reconnut l’indépendance du Viêt-Nam, du Laos et du Cambodge. L’encre de l’accord de paix signé à Genève avait à peine séché qu’un nouveau conflit colonial éclatait : le 1er novembre 1954, le Front de libération national (FLN) algérien perpétrait des attaques et attentats meurtriers sur toute l’étendue du territoire.

 La guerre d’Algérie, pudiquement baptisée événements par les autorités françaises, commençait. Quatre années plus tard, malgré l’envoi de centaines de milliers de soldats y compris du contingent, l’insurrection s’était généralisée, suscitant l’inquiétude du million d’Européens installés dans le pays qui se sentaient abandonnés par la métropole et la classe politique. Le 13 mai 1958, les Algérois se révoltèrent quand ils apprirent que Pierre Pflimlin, un homme politique de droite favorable à l’ouverture de négociations avec le FLN, serait pressenti pour devenir président du Conseil. Un comité de salut public dirigé par général Massu s’empara du pouvoir. Le lendemain, le chef des putschistes lança un appel au général de Gaulle. Le 15, le reclus de Colombey sortit de son silence et se dit prêt à « assurer les pouvoirs de la République ». Le 19 mai, il tenta de rassurer les Français qui craignaient un coup d’Etat : « Croit-on, qu'à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ? ». La crise murit encore plusieurs jours.

 Le 29 mai, craignant, peut-être, un débarquement à Paris des paras révoltés, le président de la République René Coty demanda à Charles de Gaulle de former un gouvernement. Devant l’opposition des députés, toujours décidés à soutenir un cabinet Pflimlin, il menaça de démissionner, ce qui aurait provoqué une vacance du pouvoir et une crise de régime. Finalement, le 1er juin, de Gaulle obtenait l’investiture du Parlement et le droit de gouverner par décret pendant 6 mois. Il fut le dernier président du Conseil de la IVe République. Elaboré durant l’été 1958, la Constitution de la Ve République fut adoptée par referendum par le peuple français le 28 septembre 1958 (79,2% de oui). En novembre 1958, les gaullistes remportèrent les élections législatives et obtinrent une large majorité à l’Assemblée. Le 21 décembre 1958, un collège électoral élit Charles de Gaulle président de la République. Il prit ses fonctions le 8 janvier 1959 et s’installa au Palais de l’Elysée que quitta prématurément René Coty, son prédécesseur malheureux. Six mois avaient suffit pour changer le visage constitutionnel et institutionnel de la France.

 Les réformes s’enchainèrent alors à un rythme soutenu : naissance du franc lourd, indépendance accordées aux colonies africaines, signature des accords d’Evian accordant l’indépendance à l’Algérie, politique extérieure indépendante des deux blocs américain et soviétique, développement de la force de frappe nucléaire « tous azimuts », définition d’une « troisième voie » économique et sociale entre le capitalisme et le socialisme, création de l’intéressement et de la participation, élection du président de la République au suffrage universel, recours fréquent au référendum, renforcement du marché commun.

 Cette politique soutenue par une longue période de croissance (les trente Glorieuses) porta ses fruits. Le niveau de vie de nombreux français s’améliora de manière spectaculaire. Ces privilégiés accédèrent aux bienfaits de la société de consommation qui étaient auparavant l’apanage des classes supérieures. Mais, les ouvriers payés au salaire minimum, les immigrés, les chômeurs, les femmes seules, en étaient exclus. Des bidonvilles comme celui de Nanterre montraient qu’il restait beaucoup de chemin à parcourir avant d’éradiquer la pauvreté. Cette prospérité avait un autre revers : le conformisme social et le sentiment de vivre dans une société bloquée et patriarcale. La jeunesse aspirait à un autre monde. Le 2 mai 1968, le doyen de la faculté de Nanterre décida de fermer l’université à la suite d’incidents provoqués par des étudiants qui avaient organisé une journée « anti-impérialiste ». Cette décision apparemment anodine embrasa le monde estudiantin. Chassés de leur faculté, sans lieu pour se réunir, les étudiants nanterrois rejoignirent le lendemain le quartier latin, à Paris. Ils occupèrent la cour de la Sorbonne. La police appelée par le recteur intervint avec violence, matraqua les étudiants et procéda à plusieurs centaines d’arrestations. L’étincelle mit le feu à la plaine, comme disait Mao. Le cycle manifestation-répression reprit de plus belle les jours suivants. Dans la nuit du 10 au 11, plusieurs dizaines de milliers d’étudiants envahirent le quartier latin et édifièrent des dizaines de barricades, prises d’assaut par les CRS et gardes mobiles dans la nuit. La violence de la répression conduisit les organisations syndicales à organiser le 13 mais une journée interprofessionnelle de grève et une manifestation de soutien aux étudiants. A la surprise générale, y compris des syndicats, les salariés ne reprirent pas le travail le 14. Le mouvement de grève avec souvent occupations d’usines s’étendit, au contraire, partout en France. Le 22 mai, le nombre de grévistes approchait les douze millions de salariés. La crise estudiantine était devenue sociale et bientôt politique.

 Etait-ce la révolution ? Après trois longues semaines de silence, le général de Gaulle prononça une allocution pour ramener le calme. Mais le verbe gaullien n’impressionna personne. Les Français ne retinrent qu’un mot : sa dénonciation de la « chienlit ». Le président reconnut auprès de ses proches qu’il avait mis « à coté de la plaque ». Le soir même, les étudiants lui répondirent à leur manière en organisant une nouvelle nuit d’émeute. Le 26 mai, le pouvoir crut à la fin du conflit : les négociations entre le gouvernement de Georges Pompidou, les syndicats et le patronat aboutit à la signature des « accords de Grenelle » qui prévoyaient de substantielles augmentations salariales et de nouveaux droits pour les travailleurs. Mais c’était sans compter sur la base qui les rejeta. La grève continua de plus belle. Le 27 mai, la gauche non communiste se réunit au stade Charlety. Pierre Mendes-France proposa de conduire un gouvernement de transition pendant que François Mitterrand annonça sa candidature à l’élection présidentielle qu’il prévoyait imminente. Les communistes, sceptiques, doutaient que le « pouvoir fût à ramasser » comme s’illusionnaient certains. Ils avaient raison.

 De Gaulle préparait sa riposte de main de maître. Le 29 mai, accompagné de son épouse Yvonne, il quitta Paris en hélicoptère pour une destination inconnue. Pendant une journée entière, chacun, qu’il fut partisan ou adversaire, s’interrogea sur sa destination. S’était-il retiré à Colombey-les-deux-Eglises ? Allait-il démissionner ? La stupeur fut à son comble quand on apprit qu’il avait rencontré le général Massu à Baden-Baden en Allemagne. Cherchait-il l’appui de l’armée pour écraser le mouvement contestataire? Ou était-ce du bluff pour impressionner ses adversaires ?

 De retour à Paris, le matin du 30 mai, il s’adressa au pays dans une allocution radiotélévisé. En quelques phrases, tout était dit : « Je ne me retirerai pas ; Je ne changerai pas le premier ministre ; je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. » Il acheva son intervention en accusant le parti communiste d’aspirer à instaurer un régime totalitaire. L’après-midi une manifestation gaulliste attira plusieurs centaines de milliers de gaullistes sur les Champs-Elysées. A compter de ce jour, le mouvement de contestation déclina. Les élections législatives de juin furent un succès pour la droite gaulliste qui remporta 354 sièges et la gauche 133. La crise de mai se concluait par un impressionnant coup de barre à droite.

 De Gaulle ne se trompait pas sur la signification profonde de ce résultat. Il ne valait pas approbation à son action ni adhésion à sa personne. Il sentit que le parti de la peur s’était massivement mobilisé pour préserver ses intérêts qu’il croyait menacés. Ses liens noués avec le peuple français depuis juin 1940 étaient distendus voire rompus. Pour les rétablir et légitimer la fin de son mandat, il demanda aux Français de valider par referendum sa réforme du Sénat et la régionalisation. Il annonça qu’en cas de rejet du texte, il quitterait ses fonctions. Le 27 avril 1969, le « non » défendu par son ancien ministre de l’économie Valéry Giscard d’Estaing l’emportait (52,41%). Quelques minutes après minuit, Charles de Gaulle rendait public le communiqué suivant : « je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi. »

 Dix-huit mois plus tard, retiré à Colombey-les-deux-Eglises, Charles de Gaulle mourut d’une rupture d’anévrisme alors qu’il jouait aux cartes. Selon ses volontés, il refusa les obsèques nationales et fut sobrement enterré dans le cimetière de Colombey.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Arthur Raimbaud

masculin
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12 Octobre 2016 - 4:36pm

Une vie, un portrait du jour

16 Janvier 1942

16 Janvier 2017

16 Janvier 1969

Une vie, un portrait du jour

16 Janvier 1936

Albert Fish

Tueur en série et cannibale américain, né le 19 mai 1870 à Washington, exécuté par électrocution à la prison de Sing Sing (New York), à l’âge de 66 ans. Condamné à mort pour le meurtre de quatre enfants, il aurait reconnu l’assassinat d’une centaine de personnes, voire de quatre cents selon un décompte de la police.

16 Janvier 1957

Arturo Toscanini

Chef d’orchestre italien, né le 25 mars  1867 à Parme (Emilie-Romagne), décédé à New York, à l’âge de 89 ans. Il fut considéré par ses contemporains comme le plus grand chef d’orchestre de son époque

16 Janvier 2015

Henri Beaugé-Bérubé

Résistant français, né le 6 septembre 1920 à Brest Finistère, décédé à Paris, à l'âge de 94 ans.

Né au sein d'une famille bretonne de neuf enfants, Henri Beaugé-Bérubé répondit à l'appel du général de Gaulle et le rejoignit à Londres dès le premier juillet 1940. Il s'engagea avec son frère cadet Jacques dans les Forces françaises libres. Jacques, décédé en 2006, fut gravement blessé à la bataille d'El Alamein en Libye en novembre 1942. Il perdit l'usage de ses mains et devint aveugle. Après la guerre, il devint diacre et écrivit des ouvrages sous le nom de Jacque Lebreton.

 Henri participa également aux épopées des Français libres. Sa conduite au feu lui valut d'être fait Compagnon de la Libération par le chef de la France libre. François Hollande, président de la république, a tenu à lui rendre hommage dans un communiqué publié vendredi soir : " Henri Beaugé-Bérubé était un héros de la libération de la France. Avec lui disparaît un des derniers compagnons de la libération. Cet élève des Arts et Métiers n'avait pas supporté de voir la France à terre et, à vingt ans, il fut l'un des premiers à rejoindre le Général de Gaulle dès le 1er juillet 1940. Pendant cinq années, il a combattu sur tous les fronts de la guerre pour vaincre le nazisme. Cet homme d'honneur et de devoir était aussi un homme de culture et du partage. Il a participé à la création des parcs nationaux et fut l'animateur du centre culturel de l’abbaye de Fontevraud. Je salue la mémoire de ce grand Français et je m'associe à la douleur de sa famille et de ses proches".

16 Janvier 1986

Jean Cassou

Ecrivain et résistant français, né le 9 juillet 1897 à Deusto (Espagne), décédé à Paris, à l’âge de 88 ans. Fait Compagnon de la libération par le général de Gaulle. Fondateur du Musée national d’art moderne de Paris. Grand Prix national des lettres en 1971 pour l’ensemble de son œuvre.

16 Janvier 2002

Jean Elleinstein

Historien et homme politique français, né le 6 août 1927 à Paris, décédé à Paris, à l’âge de 74 ans. Spécialiste du communisme, il publia Une histoire de l’URSS en quatre tomes (1972-1975). 

16 Janvier 2011

Joseph Poli

Journaliste français, né le 14 avril 1922 à Marseille, décédé à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), à l’âge de 88 ans. Il présenta l’édition de la nuit du journal de TF1 de 1979 à 1988.

16 Janvier 2001

Laurent-Désiré Kabila

Homme d’Etat congolais, né le 27 novembre 1939 à Likasi (Congo-belge), mort assassiné à Kinshasa, à l’âge de 61 ans. Président de la République démocratique du Congo du 17 mai 1997 au 16 janvier 2001, date de son assassinat par un enfant-soldat membre de sa garde rapprochée.

16 Janvier 1989

Pierre Boileau

Ecrivain français, né le 28 avril 1906 à Paris, décédé à Beaulieu-sur-Mer (Alpes-Maritimes), à l’âge de 83 ans. Il écrivit en collaboration avec Thomas Narcejac une cinquantaine de romans policiers dont plusieurs furent adaptés au cinéma.

Une vie, un portrait
des jours précédents

15 Janvier 1919

15 Janvier 2011

15 Janvier 1519

14 Janvier 1977

14 Janvier 1986