Edouard Benes

Il est décédé le 

Elle est décédée le

3 Septembre 1948

Homme d’Etat tchécoslovaque, né le 28 mai 1884 à Kozlany (Empire d’Autriche-Hongrie), décédé à Sezimovo Usti (Tchécoslovaquie), à l’âge de 64 ans. Président, il démissionna à deux reprises : la première fois pour protester contre les accords de Munich qui abandonnaient les Sudètes à Adolf Hitler ; la seconde fois pour ne pas cautionner le coup d’Etat communiste, inspiré par Staline.

 Né au sein d’une famille paysanne de dix enfants dont il était le benjamin, Edouard Benes fut un élève brillant. Après le baccalauréat, il étudia le droit et la sociologie à l’université de Prague. Il poursuivit ses études à Berlin, Londres avant de rejoindre Paris et la Sorbonne. Son long séjour en France lui permit de nouer de nombreux contacts dans tous les milieux notamment la presse et la franc-maçonnerie. Il saura en faire bon usage les décennies suivantes. Après avoir obtenu à l’université de Dijon un doctorat en droit, le jeune étudiant francophone et francophile rentra à Prague où il enseigna la sociologie à l’université Charles. Comme beaucoup de jeunes intellectuels et lettrés tchèques, il abhorrait la dynastie des Habsbourg qui régnait sur l’Empire d’Autriche-Hongrie et maintenait la Tchécoslovaquie sous tutelle. En 1909, Benes adhéra au parti progressiste tchèque fondé par le philosophe Tomas Masaryk. Le mouvement politique ne réclamait pas l’indépendance de la Tchécoslovaquie mais une plus large autonomie des pays qui composaient la mosaïque austro-hongroise.

Naissance d’une nation

Quand la Grande Guerre éclata, Masaryk et Benes se réfugièrent en 1915 à Paris où ils créèrent un Conseil national tchécoslovaque en exil qui, la paix revenue, avait vocation à administrer le nouvel Etat. En juin 1918, la France le reconnut comme le gouvernement provisoire de la future Tchécoslovaquie. Les mois suivants le Royaume-Uni et les Etats-Unis emboitèrent le pas à la France. Le traité de Versailles en 1919 confirma le démantèlement de l’Autriche-Hongrie. Sur les décombres de l’empire vaincu, naquirent plusieurs nouvelles nations. Benes était favorable à la réunion de la Bohème, de la Moravie et de la Slovaquie dans un seul et même pays. Il fit prévaloir son point de vue lors de la négociation des traités de Saint-Germain-en Laye (1919) et de Trianon (1920). La Tchécoslovaquie devint un Etat indépendant. Tomas Masaryk fut élu président de la République. Edouard Benes occupa le poste de ministre des affaires étrangères.

 Il savait son pays fragile, menacé à l’intérieur par la remuante minorité allemande installée dans la région des Sudètes, et à l’extérieur par des voisins revanchards qui contestaient le nouveau découpage territorial. Pour conjurer les périls, Benes inaugura une politique de rapprochement avec les nouvelles nations nées de l’effondrement de l’Autriche Hongrie. Le 14 août 1920, la Tchécoslovaquie, le royaume de Roumanie et le royaume des Serbes, des Croates et Slovènes (baptisé Yougoslavie en 1929), conclurent une alliance militaire connue sous le nom de « petite entente ». La France accorda son appui à la coalition et s’engagea à soutenir les pays signataires en cas d’agression. Dans le même temps, Edouard Benes multiplia les initiatives pour se rapprocher de l’URSS de Staline. Tous ces efforts en faveur de la paix lui valurent d’être élu pour un an à la tête de la Société des Nations (SDN).

 Au terme de son mandat, il rentra à Prague. Le président Tomas Masaryk avait été réélu à la présidence de la République au début 1935 malgré une santé précaire : une attaque cérébrale l’avait diminué au point qu’il avait perdu l’usage de sa langue maternelle et ne s’exprimait plus qu’en anglais. A l’évidence ses jours étaient comptés. Il fallait lui trouver de toute urgence un successeur d’autant que les allemands des Sudètes s’agitaient sous l’influence du parti nazi. La classe politique tchèque s’accorda pour proposer le poste de président à Edouard Benes. Le 18 décembre 1935, il s’installa officiellement au château de Prague. Comme les politiciens le pressentaient, la crise avec l’Allemagne éclata après l’annexion par le troisième Reich de l’Autriche le 12 mars 1938. Conforté par l’attitude du gouvernement nazi, Le parti allemand des Sudètes réclama officiellement son rattachement à l’Allemagne. Adolf Hitler appuya leur demande « au nom du droit des nations » à choisir leur destin. Il se fit menaçant à l’endroit de la Tchécoslovaquie, accusant le gouvernement de Prague d’opprimer la minorité allemande. L’ultimatum du chancelier allemand porta la tension entre les deux pays à un niveau inégalé. Le contentieux risquait de dégénérer en conflit armé. Dans ce cas, le respect des alliances militaires pouvait conduire à une conflagration générale.

La Tchécoslovaquie abandonnée par les démocraties

Mussolini, sans doute avec l’accord initial d’Hitler, proposa la tenue d’une conférence pour régler pacifiquement la crise. Les dirigeants de quatre pays, Hitler pour l’Allemagne, Mussolini pour l’Italie, Chamberlain pour le Royaume-Uni et Daladier pour la France, se donnèrent rendez-vous à Munich le 28 septembre 1938. On prit soin de ne pas convoquer Benes, le président le plus concerné par les décisions qui y seraient prises. Après deux jours de négociations, Chamberlain et Daladier abandonnèrent la Tchécoslovaquie à Hitler. Ils acceptèrent toutes ses demandes, y compris l’annexion des Sudètes par l’Allemagne. En échange, Hitler promit à ses interlocuteurs qu’il ne formulerait plus aucune revendication territoriale en Europe. La presse et les opinions publiques françaises et anglaises s’enthousiasmèrent, et reçurent en héros leurs dirigeants qui « avaient sauvé la paix ». Seul Winston Churchill leur reprocha leur lâcheté : « Vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre ». 

 Effondré par le lâchage des démocraties - et de la France en particulier qui s’était pourtant engagée à défendre l’indépendance de la Tchécoslovaquie -, Edouard Benes démissionna de son poste de président. Pour échapper aux nazis, il s’exila à Chicago où il donna des cours de philosophie. Comme l’avait pronostiqué Churchill, le 9 mars 1939 Hitler démantela le reste du territoire tchèque. La Bohème-Moravie devint un protectorat rattaché au Troisième Reich. La Slovaquie accéda à l’indépendance sous le contrôle des nazis.

 Six mois plus tard, en septembre 1939, éclata la seconde guerre mondiale. Edouard Benes s’installa à Londres. Il fonda un Gouvernement tchécoslovaque en exil dont il assura la présidence. Il fit reconnaitre par les alliés la nullité des accords de Munich. En 1943, il se rendit en URSS et conclut avec Staline un traité d’alliance. Il fit entrer des membres du parti communiste tchèque dans son cabinet. Il expliqua son choix au général de Gaulle (qui agira de la même manière quelques mois plus tard) : « Les Russes arrivent aux Carpates. Mais les occidentaux ne sont pas prêts de débarquer en France. C’est donc l’armée rouge qui libèrera mon pays. C’est avec Staline qu’il me faut m’accorder. Je viens de le faire, et à des conditions qui n’hypothèquent pas l’indépendance de la Tchécoslovaquie ».

 Comme il l’avait prévu, les soviétiques furent les premiers à libérer son pays. Un gouvernement d’union nationale regroupant toutes les forces politiques qui avaient lutté contre le nazisme se constitua en avril 1945. Edouard Benes fut confirmé à son poste de président de la République. Chacun pensait que cette personnalité respectée dans son pays et à l’étranger, qui avait, disait-on, l’oreille de Staline, parviendrait à contenir les ambitions du puissant parti communiste. En 1946, des élections libres et démocratiques placèrent le PCT en tête avec 38 % des suffrages exprimés. Cela était considérable mais insuffisant pour obtenir la majorité absolue au parlement. Les socialistes nationaux, le parti de Benes, obtint 18,2 % des voix, les populistes-catholiques arrivaient en troisième position avec 15,8% devant les sociaux-démocrates à 12,8%. Benes nomma néanmoins Clément Gottwald, le secrétaire général du PCT, au poste de premier ministre. La coalition des quatre partis continua à gouverner le pays dans un climat apaisé. La donne changea quand le président américain Truman se lança dans une « politique d’endiguement du communisme ». Néanmoins, la guerre froide n’avait pas encore éclaté. La Tchécoslovaquie accepta l’aide américaine dans le cadre du plan Marshall.

Le « coup de Prague »

Staline, furieux, convoqua Gottwald au Kremlin et le somma de revenir sur sa décision. Le premier ministre tchèque obtempéra malgré les protestations du ministre des affaires étrangères Jan Masaryk, le fils de l’ancien président Tomas Masaryk. Il déclara : « nous ne sommes plus que des vassaux ». Les mois suivants, la guerre froide entre l’Est et l’Ouest s’aggrava alors que des élections devaient avoir lieu en mai 1948. Un sondage pronostiqua une défaite du parti communiste. Le ministre de l’intérieur, membre du PCT, décida de révoquer des hauts fonctionnaires de la sécurité publique et de les remplacer par des policiers proches du parti. Encouragés par Edouard Benes, les ministres modérés démissionnèrent. Ils croyaient naïvement provoquer la chute du gouvernement. Gottwald et les ministres communistes restèrent à leur poste. Le comité central du parti communiste appela les travailleurs à se mobiliser « pour faire échouer les plans de la réaction ». Des dizaines de milliers d’ouvriers, fusil à la bretelle, défilèrent dans les rues de Prague. Benes fut contraint d’accepter le 25 février 1948 la constitution d’un gouvernement composé exclusivement de communistes et de socialistes de gauche. Masaryk était le seul représentant modéré. Deux semaines plus tard on le retrouva mort. S’était-il suicidé pour protester contre le coup de force des communistes ? Avait-il été assassiné parce qu’il s’apprêtait à le dénoncer ? En mai, le PCT remporta 239 sièges sur 300. Le « coup de Prague » avait réussi. 

 Désormais Edouard Benes était un otage du parti communiste. Le 7 juin 1948, il préféra démissionner plutôt que de ratifier la nouvelle Constitution qui consacrait la mainmise du PC sur l’Etat et les institutions du pays. Il mourut trois mois plus tard. Une foule immense suivit les obsèques de celui qui avait tenté en vain de résister à Adolf Hitler et à Joseph Staline. Beaucoup pleuraient. Le pays entrait dans une longue période de glaciation.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Georges Simenon

masculin
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