François Mitterrand

Il est décédé le 

Elle est décédée le

8 Janvier 1996
François Mitterrand. Illustration Marc Daniau

Homme d’Etat français, né le 26 octobre 1916 à Jarnac (Charente), décédé à Paris, à l’âge de 79 ans. Elu président de la République en 1981, réélu en 1988, il présida aux destinées de la France pendant quatorze ans. Qui était vraiment François Mitterrand ? En quoi croyait-il ? 

 Homme aux multiples visages, complexe, aux convictions politiques évolutives pour ne pas dire changeantes suivant les circonstances et les situations historiques, appelé aux plus hautes fonctions nationales à un âge où le commun des mortels partait en retraite, il resta une énigme pour ses contemporains, pour ses amis, voire ses proches. Commencée au lendemain de la débâcle française de juin 1940 et terminée bien après l’écroulement de l’empire communiste  en 1995, sa vie politique et privée se confondit avec celle de trois générations de français dont il partagea les malheurs, les convictions, les doutes, les espoirs, voire les illusions. Souvent aussi, il les incarna.

 Né à Jarnac en Charente deux ans après le début  de la Grande guerre, François Maurice Adrien Marie Mitterrand était le fils de Joseph, un  ingénieur de la compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans, reconverti dans l’industrie du vinaigre, et d’Yvonne Lorrain,  la fille d’un négociant en vin et eau de vie. Il appartenait à une famille de la bourgeoisie aisée, provinciale, catholique pratiquante, conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire. Sa mère enfanta trois frères (Robert, 1915-2002, Jacques, 1918-2009), Philippe, 1921-1991) et quatre sœurs (Antoinette, Marie-Josèphe, Colette, Geneviève (1919-2006).

« Maréchaliste » et résistant

 Brillant élève, formé par de « braves curés de campagne », le jeune François réussit son baccalauréat à l’âge de dix sept ans. L’année suivante,  comme nombre de provinciaux ambitieux, il « monta » à Paris pour étudier le droit et les lettres. Il logea dans un foyer, sis 104 rue de Vaugirard, tenu par les pères maristes. On y trouvait surtout des étudiants de droite, influencés par la pensée du royaliste Charles Maurras. Certains l’accusèrent d’avoir adhéré en 1934 au mouvement de jeunesse des Croix-de-feu, un mouvement nationaliste d’extrême-droite dirigé par le colonel de La Rocque. D’autres  notèrent sa présence à la Cagoule, un mouvement qui prétendait abattre la République et instaurer un fascisme à la française. Plus tard, en 1969, François Mitterrand nia ces accusations dans son livre Ma part de vérité : « Que peut répondre l’accusé qui a la charge de prouver son innocence ? Rien. Nier serait s’abaisser. Et pourquoi répondre ? S’il est vrai que j’eusse été d’extrême droite dans ma jeunesse, je jugerai plus honorable d’être où je suis aujourd’hui que d’avoir accompli le chemin inverse, où l’on se bouscule, semble-t-il. »

 A son crédit, cet article publié en 1936 dans L’écho de Paris qui relatait une conférence donnée par l’ethnologue  Marcel Griaule sur l’Ethiopie qui venait  d’être agressée par l’Italie fasciste de Mussolini : « Il est toujours utile de connaître l'histoire de peuples si particuliers, et, en même temps, si pareils aux autres, car, au fond, ce n'est pas la couleur de la peau ou la forme des cheveux qui ont donné quelque valeur aux âmes. » Tout en collaborant de manière plus ou moins régulière avec des journaux, François Mitterrand poursuivit ses études : en 1937, il obtint son diplôme de l’école libre des sciences politiques. Il fit son service militaire dans l’infanterie coloniale où il rencontra celui qui devint son ami pour la vie, Georges Dayan, un socialiste de confession juive. En septembre 1939,  à la déclaration de guerre, il fut affecté dans un fortin de la ligne Maginot, avec le grade de sergent-chef. Au cours de la bataille de France commencée le 10 mai 1940, il fut blessé à l’omoplate près de Verdun, le 14 juin et tomba entre les mains des Allemands. Après dix-mois mois de stalags et deux tentatives d’évasion infructueuses, il réussit enfin à s’échapper en décembre 1941. En janvier 1942, il rejoignit Vichy où il trouva un emploi de contractuel à la Légion française des combattants et des volontaires de la révolution nationale puis au Commissariat au reclassement des prisonniers de guerre.

 Tout en travaillant pour le gouvernement de Vichy, il rejoignit au printemps 1942 le camp de la Résistance, fabriquant des faux papiers pour faciliter les évasions des prisonniers de guerre en Allemagne.  Son double jeu lui valut de rencontrer le maréchal Pétain le 15 octobre 1942 et d’être décoré de l’ordre de la Francisque, le printemps suivant. En 1984, des députés du Rassemblement pour la République (RPR) accusèrent François Mitterrand d’avoir collaboré avec le régime de Vichy. Le général Pierre de Bénouville, député gaulliste, défendit l’accusé affirmant que cette couverture mettait son camarade de lutte à l’abri des enquêtes policières et lui permettait de glaner des informations importantes qu’il transmettait à la Résistance. Depuis le mois de janvier 1943, en effet, François Mitterrand s’était rapproché de l’Organisation de résistance de l’armée (ORA) qui soutenait le mouvement qu’il avait fondé le Rassemblement national des prisonniers de guerre (RNPG). Le 15 novembre 1943, Mitterrand sous le nom de code de Morland rejoignit Londres, puis Alger où le général Charles de Gaulle le reçut en ces termes : « Vous avez fait du bon travail, Mitterrand, mais je veux qu'on mette de l'ordre dans tout ça. Pourquoi un mouvement de prisonniers de guerre d'ailleurs ? Pendant qu'on y est, on pourrait faire aussi un mouvement Résistance des coiffeurs. » François Mitterrand refusa de dissoudre  le mouvement qu’il avait créé dans le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD), contrôlé par les gaullistes et dirigé par Michel Cailliau… un neveu du chef des Français libres. Les deux hommes se quittèrent en mauvais terme, inaugurant un conflit politique et personnel qui finit avec le décès du général en 1969 mais se poursuivit avec ses héritiers jusqu’à la propre mort de Mitterrand en 1996. Contre toute attente, de Gaulle s’inclina devant les exigences de son interlocuteur. En 1944, à la Libération, le chef du gouvernement provisoire de la République le nomma secrétaire général aux Prisonniers de guerre. Le 28 octobre 1944, François Mitterrand épousa Danielle Gouze, une jeune fille de vingt ans qu’il avait connue pendant ses années de résistance.

Un des caciques de la Quatrième République

Ambitieux, populaire parmi les anciens combattants dont il défendait les intérêts, ayant développé des réseaux d’amitié dans tous les milieux politiques y compris vichystes, auréolé de son passé de résistant, François Mitterrand se lança dans la politique. Il repoussa la tentation de rallier la gauche qui se méfiait de lui, et refusa de faire allégeance aux  gaullistes et leur chef dont il dénonçait l’autoritarisme. Il choisit une voie médiane entre les deux blocs : la troisième force, une variante contemporaine de l’opportunisme. Venu de la droite, il fonda avec René Pleven et Eugène Claudius-Petit en juin 1945 un parti pompeusement baptisé Union démocratique et socialiste de la Résistance (USRS) dont la doctrine politique le situait beaucoup plus à droite que son intitulé ne le laissait croire. Le mouvement fit campagne aux élections de la deuxième Assemblée constituante de juin 1946 en défendant les thèmes suivant : « Non au déficit et à l’inflation, non à la faillite, non à la gabegie administrative, non aux nationalisations hâtives et couteuses, non à l’installation au pouvoir du parti communiste ; oui à la liberté de l’enseignement, au droit de propriété, à la suppression des emplois inutiles ». Un programme à l’opposé de celui qu’il présenta aux français en mai 1981 et qu’il mit en œuvre les deux premières années de son mandat présidentiel.

 En juin 1946, les électeurs de la 5eme circonscription de la Seine ne se laissèrent pas convaincre par ses propositions fourre-tout. Il recueillit à peine 6% des suffrages exprimés.  Sa carrière était-elle terminée ? Une séance de rattrapage eut lieu le 10 novembre 1946 à l’occasion des élections législatives convoquées après le vote, le 13 octobre précédent, de la Constitution de la IVème République. Des notables et membres du clergé lui proposèrent de tenter sa chance dans la Nièvre. Il accepta et se présenta au suffrage des nivernais à la tête d’une liste sobrement intitulée « Union et action républicaine » dont le programme consistait à s’opposer au parti communiste. Il fut brillamment élu par une population rurale qui craignait de voir débarquer des bolchéviques, le couteau entre les dents. Pourtant, le 22 janvier 1947, nommé ministre des Anciens combattants et des victimes de guerre il n’eut aucun scrupule à participer au gouvernement du socialiste Paul Ramadier qui comptait  alors plusieurs ministres communistes. Leur éviction le 4 mai 1947 reçut son approbation. Il contribua à les exclure du pouvoir alors qu’ils dominaient la scène politique française mais, retournement de l’histoire, il fut celui qui les y remit, trente quatre ans plus tard, au commencement de leur déclin.

 Une longue carrière ministérielle s’ouvrit devant lui. Il occupa le ministère des Anciens combattant sous deux présidents du Conseil (Paul  Ramadier, Robert Schuman I), jusqu’en  juillet 1948. Le 21 juillet 1950, il devint ministre de la France d’Outre-mer. Favorable à une autonomie des colonies dans le cadre d’une union franco-africaine négociée, il initia une politique libérale (légalisation des partis politiques africains, amélioration du sort des populations) qui lui attira l’hostilité des colons et de la droite. Accusé de « brader l’empire » par ses opposants gaullistes du Rassemblement du peuple français (RPF), abandonné par les centristes du  Mouvement républicain populaire (MRP), il dut quitter le gouvernement en 1951. En janvier 1952, Edgar Faure le nomma ministre d’Etat sans portefeuille, chargé de mettre la Tunisie sur le chemin de l’autonomie. Au bout de six semaines, le gouvernement tomba.

 Le règlement de la question coloniale conduisit François Mitterrand à évoluer de manière zigzagante vers des thèses proches de la gauche. Dix-huit mois plus tard, Joseph Laniel le nomma le 28 juin 1953 ministre d’Etat délégué au Conseil de l’Europe. A peine installé, il fit ses valises. Le 5 septembre, il démissionna pour protester contre la politique de force menée par le gouvernement en Afrique du Nord. Il cosigna avec Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Alain Savary, Louis Vallon une pétition titrée « Le manifeste France-Maghreb » qui demandait que « soient mis en œuvre tous les moyens légaux pour que les principes des droits de l'homme soient appliqués sans distinctions en Afrique du Nord » La chute du camp retranché de Dien-Bien-Phu, le 7 mai 1954, provoqua le mois suivant la chute du gouvernement Laniel. Pressenti par le président de la République pour former le nouveau cabinet, Pierre Mendès France prit conseil auprès de François Mitterrand : « Et pour l’Intérieur, qui voyez-vous ? ». « Moi ! », répondit le député de la Nièvre. Nommé ministre de l’Intérieur comme il le souhaitait, il appuya la politique de Mendès qui conduisit à l’indépendance de l’Indochine. Accusé d’être l’un des responsables de la décolonisation, l’extrême-droite, influente dans la police et les services spéciaux, tenta alors de l’abattre en l’accusant de trahison. Le commissaire des renseignements généraux Jean Dides chargé de surveiller le parti communiste révéla  que les comptes rendus des délibérations au sein du Comité de la défense nationale étaient transmis secrètement à un dirigeant du PC qui sans doute les communiquait à l’Union soviétique. Le commissaire, appuyé par le préfet de police de Paris, Jean Baylot, suggéra que François Mitterrand était à l’origine des fuites. Une campagne se développa. Finalement, l’enquête ouverte pour « atteinte à la sécurité de l’Etat », innocenta le ministre et permit l’arrestation  en octobre 1954 des véritables coupables, des hauts-fonctionnaires du Comité de la défense. Le complot qui menaça sa carrière et surtout son honneur affecta profondément François Mitterrand. En outre, il se sentit trahi par Mendès-France qui ne l’avait pas informé des soupçons pesant sur lui.

Partisan de l’Algérie française

Le premier novembre, éclata l’insurrection algérienne. Le 12 novembre, le gouvernement Mendès France promit de voter des mesures sociales en faveur de la population la plus pauvre. Il promit d’assurer « l'égalité des citoyens […] » et des «  chances égales à tous ceux, quelle que soit leur origine, qui naissent sur le sol algérien ».  Mais dans cette époque troublée, les observateurs retinrent surtout les viriles déclarations de François Mitterrand annonçant à la tribune de l’Assemblée nationale : « La rébellion algérienne ne peut trouver qu'une forme terminale : la guerre. ». Il ajouta « L'Algérie, c'est la France ». La gauche radicale et notamment les communistes mais aussi de nombreux intellectuels lui reprocheront pendant des années ces proclamations guerrières.  Les socialistes, en revanche, les approuvèrent.  Ils considéraient l’Algérie, divisée en départements, et habitée par plus d’un millions de français d’origine européenne, comme une continuation de la métropole. Aussi, en février 1956, après la victoire du Front républicain (SFIO, parti radical) aux élections législatives, le socialiste Guy Mollet, le nouveau président du Conseil, proposa à François Mitterrand le poste de ministre d’Etat, Garde des Sceaux, ministre de la justice.

 Ainsi, l’homme qui avait contribué à l’indépendance de la Tunisie et du Maroc et à l’autonomie de l’Afrique noire française fut celui qui concéda à l’armée les pouvoirs de police et de justice pendant la bataille d’Alger, menée  par le général Massu à la tête de la 10eme division de parachutistes. Dans ses fonctions de ministre de la justice, il avalisa également les nombreuses condamnations à mort prononcées par les tribunaux contre les insurgés algériens. Il ne s’opposa pas à la sentence de mort prononcée contre quarante cinq personnes condamnées pour « terrorisme » dont le militant du parti communiste algérien Fernand Iveton, guillotiné à  Alger le 11 février 1957. Il légalisa les camps d’internements créés un an plus tôt. Pendant son ministère, la torture des prisonniers par les militaires et les exécutions sommaires (corvées de bois) devinrent des pratiques courantes.

 Cette politique répressive n’eut pas les effets escomptés. Non seulement la rébellion ne fut pas circonscrite, mais elle se transforma en véritable guerre. Pour lutter contre les fellaghas du Front de libération national (FLN) dont l’influence grandissait, Guy Mollet envoya le contingent. La décision déconsidéra le gouvernement de front républicain. En mai 1957, après 16 mois passés à sa tête, Guy Mollet, mis en minorité à l’Assemblée sur sa politique…financière, démissionna. Mitterrand refusa de participer au gouvernement dirigé par Maurice Bourgès-Maunoury. Sans doute ne l’imaginait-il pas, mais une « traversée du désert » de vingt-quatre ans, deux fois plus longue que celle du général de Gaulle,  l’éloigna du pouvoir. Pendant que les chefs politiques s’entredéchiraient à la Chambre, la situation du pays empirait : la crise économique ajoutait ses effets négatifs à l’aggravation de la crise algérienne. Le peuple se détournait de ses élites politiques. Un vent mauvais soufflait sur le pays.

L’appel du 1er juin 1958 contre de Gaulle

L’incapacité de la IVème République à se réformer, conduisirent de Gaulle à entamer en mai 1958 le  « processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain », en liaison avec un « Comité de salut public », créé à Alger le 13 mai et présidé par le général Massu. Une manière élégante d’annoncer son retour au pouvoir en bousculant les institutions de la République.

 Ironie de l’histoire : l’inlassable pourfendeur de la quatrième République dut demander aux députés de bien vouloir l’investir, comme le firent avant lui les Ramadier, Schuman, Queuille, Laniel, Bidault, Faure, Mayer, Pflimlin et autres caciques. Le chef de la France libre devint ainsi le dernier président du Conseil de la IVème République. Elu président du Conseil le 1er juin par 339 parlementaires contre 224, il demanda et obtint les pleins pouvoirs le même jour (322 oui, 232 non). François Mitterrand refusa de voter dans les deux cas la confiance. Son discours à la chambre résonna comme une déclaration de guerre à l’homme qui arrivait au pouvoir et au régime qu’il ne manquerait pas d’instaurer. Qu’on en juge : « Lorsque, le 10 septembre 1944, le général de Gaulle s’est présenté devant l’Assemblée consultative provisoire issue des combats de l’extérieur ou de la Résistance, il avait près de lui deux compagnons qui s’appelaient l’honneur et la patrie. Ses compagnons d’aujourd’hui, qu’il n’a sans doute pas choisis, mais qui l’ont suivi jusqu’ici, se nomment le coup de force et la sédition. […] En droit, le général de Gaulle tiendra ce soir ses pouvoirs de la représentation nationale ; en fait, il les détient déjà du coup de force ». 

 Le 15 juin, de Gaulle forma son gouvernement composé de ministres issus du parti gaulliste, de la droite (CNIP), du centre (MRP, parti radical) et de la gauche (SFIO). Le nouveau chef du gouvernement aurait déclaré lors du premier Conseil des ministres : «  Tout le monde est là, sauf MM. Thorez (ndlr : chef du PC) et Mitterrand ». En septembre 1958, François Mitterrand  appela les français à voter « non » au référendum constitutionnel.  Ils ne furent que 4,6 millions (20,75% des votants) à suivre sa consigne. 17,7 millions (69,25%) approuvèrent la création de la Vème République. Il paya son opposition au général au prix fort. En novembre de la même année, il fut battu aux élections législatives, par un quasi inconnu, pour la première fois depuis 1946. En mars 1959, il se fit élire maire de Château-Chinon et un mois plus tard sénateur de la Nièvre. Il s’inscrivit alors au groupe de la Gauche démocratique.

 En octobre 1959, l’affaire du vrai faux attentat de l’Observatoire manqua mettre fin à sa carrière politique. Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1959, alors qu’il rentrait chez lui en voiture, François Mitterrand constata qu’une voiture suspecte le suivait.  Arrivé avenue de l’Observatoire, il gara sa voiture et s’échappa en direction du jardin contigu, en enjambant une haie bordait l’avenue. Comme il le craignait ses poursuivants tirèrent une rafale de mitraillette sur son véhicule. L’extrême-droite fut accusée par la presse d’avoir commandité et perpétré l’attentat. Mais quelques jours plus tard, un certain  Robert Pesquet, ancien résistant, ancien député gaulliste, devenu un partisan acharné de l’Algérie française, déclara être l’auteur des tirs. Il affirma que le coup avait été prémédité avec François Mitterrand pour des raisons publicitaires.  La presse se déchaîna contre l’homme politique. La justice inculpa le sénateur pour « outrage à magistrat », accréditant de facto la thèse du faux attentat. Finalement, en 1966 une loi d’amnistie mit fin aux poursuites contre Pesquet. La plainte de Mitterrand se termina par une décision de non lieu.

 François Mitterrand était convaincu que l’affaire avait été montée de toute pièce par le pouvoir gaulliste pour le discréditer aux yeux des français. Son opposition résolue à de Gaulle se renforça. La démission des ministres socialistes du gouvernement renforça sa position. Il avait jugé la véritable nature du gaullisme avec plus de discernement  que les dirigeants sclérosés de la SFIO et du parti radical. De plus en plus de militants de gauche se ralliaient à sa personne même si les partis restaient méfiants. En 1962, il combattit résolument le référendum qui validait l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. Près de 61,75 % des Français votèrent en faveur du « oui » comme l’avait demandé le président de la République. Le « non » que Mitterrand avait défendu obtint 37,75 % des suffrages. La défaite était avérée mais le nombre  des opposants s’était sensiblement accru depuis le référendum sur la Constitution organisée quatre ans plus tôt, passant de 4,6 millions à près de 8 millions. En novembre, il se présenta aux élections législatives convoquées après la dissolution de l’Assemblée nationale, intervenue au lendemain du vote d’une motion de censure contre le gouvernement de Georges Pompidou. Il se présenta dans la Nièvre et reconquit son siège de député.

L’opposant résolu au fondateur de la Cinquième République

En 1964, il créa un petit parti de gauche, la Convention des institutions républicaine (CIR) qui réunissait plusieurs clubs de réflexion issus de la gauche républicaine et socialiste. Cette même année, il publia un livre Le coup d’Etat permanent, un réquisitoire contre la politique du général de Gaulle. En 1965, le président remettait son mandat en jeu. Bien qu’il eût combattu l’élection du président au suffrage universel, François Mitterrand annonça  sa candidature à l’Elysée le 9 septembre.  Le lendemain,  la SFIO, le parti radical et la CIR créaient la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS). Le 15, la SFIO se ralliait à sa candidature. Le 23, le PCF agissait de même. Le  23 octobre, le parti radical appelait également à voter pour lui.  Candidat unique de la gauche dès le premier tour, il mit le général de Gaulle en ballotage. Le président sortant fut élu au second tour avec 13 millions de voix, 55,19% des suffrages exprimés, mais 10, 6 millions de français  soit 44,8% des votants apportèrent leurs suffrages à son adversaire de la gauche.

 Désormais, la donne politique avait changé. Mitterrand apparut comme le chef de l’opposition de la gauche non communiste. En 1967, au premier tour des élections législatives, les partis de gauche (FGDS et PCF) progressèrent en voix (46%) et dépassèrent, en métropole, le nombre de suffrages obtenus par les gaullistes et leurs alliés giscardiens (42,6%). Au second tour, le monde de scrutin favorisa les partis au pouvoir. Avec 247 sièges, contre 240 pour la gauche, ils gardèrent la majorité à la Chambre. Mais l’alerte avait été chaude. Un an plus tard, la crise universitaire, sociale, politique et sociétale des mois de mai et juin 1968 manqua d’emporter le régime gaulliste. Dix millions de grévistes paralysèrent le pays et réclamèrent des changements.

 François Mitterrand crût que son heure était venu, que le pouvoir n’était pas à prendre mais à ramasser, selon l’expression utilisée par les gaullistes, dix ans plus tôt. Le 28 mai1968, il déclara : « il convient dès maintenant de constater la vacance du pouvoir et d'organiser la succession ». Convaincu de la démission prochaine du président de la République, il annonça devant les caméras de télévision sa candidature à une probable élection présidentielle et proposa, en attendant, la formation d’un gouvernement provisoire dirigé par Pierre Mendès-France, très apprécié des étudiants. Annonces prématurés qui revigorèrent le général de Gaulle. Maître dans l’art  de retourner à son profit les situations les plus compromises, il disparut pendant un jour de Paris et rejoignit le général Massu alors en poste à Baden-Baden, en Allemagne. De retour à l’Elysée, le 30 mai, le président s’adressa au pays et lui tint un discours de combat. Loin de se démettre, il annonça la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue de nouvelles élections législatives pour le mois suivant. Le jour même, ses partisans défilèrent en masse sur les Champs-Elysées. La crise tournait peu à peu à l’avantage du pouvoir. Le 30 juin, les électeurs envoyèrent au Parlement 358 députés gaullistes et giscardiens sur 485 sièges, la FGDS perdait 61 élus et le PC 39.

 Pour beaucoup d’observateurs politiques, la carrière de François Mitterrand était brisée. Son impatience à s’installer à l’Elysée en prenant la tête d’un mouvement révolutionnaire, firent douter des convictions démocratique de celui qui ne cessait de reprocher à de Gaulle d’avoir pris le pouvoir à la suite d’un coup de force en mai 1958. L’année suivante, après la victoire du « non » du référendum organisé par de Gaulle et la démission du président de la République le 28 avril, une élection présidentielle fut organisée. François Mitterrand ne put s’y présenter faute de soutiens politiques à gauche. La SFIO présenta Gaston Defferre et le PC Jacques Duclos. Aucun des deux candidats ne put franchir le premier tour. Le second tour opposa Alain Poher, centriste, président du Sénat, au gaulliste Georges Pompidou, ancien premier ministre. Le second l’emporta le 20 juin 1969 avec 58,21% des suffrages exprimés.

 La gauche venait de subir l’une de ses plus graves défaites depuis une décennie. La patient travail de reconquête de François Mitterrand était réduit à néant. Il fallait repartir de zéro. François Mitterrand comprit qu’il devait s’appuyer sur un parti puissant et novateur s’il souhaitait accéder à la charge suprême. Il fondit la formation qu’il dirigeait, la Convention  des institutions républicaines, au sein de la vieille SFIO, un parti alors en quête d’idées et de chef.  Il proposa à ses militants désorientés par les défaites électorales, une doctrine rénovée et leur proposa d’incarner cette nouvelle ligne politique. Au congrès d’Epinay, 11-13 juin 1971, il s’empara de la direction du PS avec le soutien de l’aile gauche du parti, le CERES, dirigé par Jean-Pierre Chevènement, et celui de deux puissantes fédérations, celle du Nord de Pierre Mauroy et celle des Bouches-du-Rhône de Gaston Defferre. Il fut élu premier secrétaire du parti socialiste. L’homme qui avait été décoré de la Francisque par Pétain dirigeait le parti de Léon Blum.

Le leader de l’Union de la gauche

En juin 1972, il signa avec le parti communiste et les radicaux de gauche, un programme commun de gouvernement. La gauche réunie abordait les futures échéances électorales avec une feuille de route partagée. Elle frôla le succès à l’élection présidentielle anticipée de mai 1974, organisée après la mort en fonction de Georges Pompidou. François Mitterrand  (49,80%) s’inclina de 400 000 voix face à Valéry Giscard D’Estaing (50,20%). A l’occasion des élections cantonales de mars 1976 et des municipales de 1977, gagnées par la gauche, la parti socialiste devança le parti communiste pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale. Le dessein secret de François Mitterrand prenait corps : à ses pairs de l’Internationale socialiste, il avoua que sur les cinq millions de français votant pour le PC, il escomptait en récupérer trois. La volaille communiste ne comptait pas se laisser plumer par son partenaire sans réagir. Les relations se tendirent entre les deux formations. En 1978, le PC demanda à actualiser le programme commun de gouvernement. Il proposa d’ajouter de nouvelles nationalisations d’entreprises privées. François Mitterrand refusa de céder à son allié tout en affirmant vouloir « être unitaire pour deux », alors que le PC claironnait que « l’union était un combat ». Les polémiques lassèrent les Français. Aux élections législatives de 1978, la gauche, victorieuse au premier tour en voix comme en 1967, mordit la poussière face à la droite au second tour. Avec 290 sièges contre 201 pour la gauche, Giscard sauvait sa majorité. Mais à gauche, le rééquilibrage électoral profitait au PS qui obtenait 22,58% des suffrages exprimés (25,7% avec les radicaux de gauche) contre 20,55% pour le PC.  Il s’agissait néanmoins d’une nouvelle déconvenue. Elle réactiva au sein du PS, le conflit entre la « deuxième gauche» sociale-démocrate et anticommuniste incarnée par Michel Rocard et la « gauche traditionnelle » de François Mitterrand, favorable à l’union des « forces populaires ». En 1979, estimant que la politique d’union de la gauche conduisait à la défaite, Michel Rocard tenta une OPA sur le parti. Il demanda l’éviction de François Mitterrand et proposa sa candidature  à l’élection présidentielle de 1981.

 Soutenu par l’aile gauche du parti, François Mitterrand vint à bout de la fronde de son challenger en quelques mois. En janvier 1981, le PS le désigna pour représenter le parti à l’élection présidentielle prévue pour le printemps suivant. Les sondages prévoyaient la victoire du président sortant malgré le conflit qui l’opposait aux néogaullistes de jacques Chirac. Cette troisième campagne s’annonçait mal. La gauche se présentait en ordre dispersé, Georges Marchais, le secrétaire général et candidat du PC à la présidentielle réservant ses principales attaques et critiques à son « allié » socialiste. Le parti socialiste restait en coulisse divisé entre réformistes et traditionnalistes. Finalement, les français  tranchèrent nombre de débats politiques en cours dans le pays et entre les partis politiques. Ils placèrent en tête  Valéry Giscard D’Estaing (28,31%) devant François Mitterrand (25,84%), Jacques Chirac (17,99%) et Georges Marchais (15,34%). Premier enseignement de l’élection: le PC obtenait son plus faible score depuis la libération. Le déclin communiste servait les intérêts de François Mitterrand qui se libérait ainsi de la tutelle, vraie ou supposée, de son partenaire.

 Mais, l’élection était loin d’être gagnée. Le total des voix de gauche et d’extrême-gauche dépassait à peine 48 % contre 48% également pour les droites. Les écologistes (3,9% des voix) décideraient du résultat du second tour. Jacques Chirac annonça qu’il voterait « à titre personnel » pour le président sortant mais laissa ses électeurs libres de leur choix.

Le président socialiste de la République

 Empêtré dans l’affaire des diamants offerts par Bokassa, reclus dans sa tour d’ivoire de l’Elysée, coupé des réalités du pays, le président sortant fut « licencié » selon son expression par les Français qui ne supportaient plus son mode de gouvernement. « L’homme du passif » comme l’avait baptisé son challenger socialiste perdit le 10 mai 1981. Déjouant les pronostics et les sondages, François Mitterrand, « la force tranquille », fut largement élu : avec 15 708 262 voix, soit 51,75% des suffrages exprimés, il infligea une sévère défaite à son adversaire de droite (14 642 306 voix, 48,24% des suffrages).  Le Monde daté du 12 mai titra en « une »: «  La très nette victoire de M. François Mitterrand va au-delà du rassemblement de toute la gauche et aggrave les divisions de la majorité sortante ». A l’âge de 65 ans, le chef du parti socialiste accédait à sa troisième tentative à la plus haute fonction. Les Français confirmèrent leur choix à l’occasion des élections législatives des 14 et 21 juin suivants. Le parti socialiste et son allié MRG remportèrent 37,5% des suffrages exprimés. L’UDF, le pari de Giscard chuta à 19,20% (- 2,2%) pendant que le déclin du PCF se poursuivit  avec 16,17% des voix contre 20,55 % trois ans plus tôt. Avec 20,8% des suffrages contre 22,6% en 1978, le RPR limita les dégâts. Les socialistes et les élus apparentés dominèrent l’Assemblée nationale avec 285 députés sur 481.

 Deux jours plus tard, quatre ministres communistes firent leur entrée dans le nouveau cabinet ministériel dirigé par Pierre Mauroy, nommé premier ministre. En 1947, un président du Conseil socialiste, Paul Ramadier, les avait chassés du gouvernement ; trente quatre ans plus tard, un président socialiste les y remettait. Le chef de l’union de la gauche, fidèle à la stratégie politique inventée vingt ans auparavant, remerciait ainsi les électeurs communistes qui l’avaient toujours soutenu, en 1965, en 1974 et en 1981, malgré les manœuvres des dirigeants du parti. Pendant les deux premières années du septennat de nombreuses réformes améliorèrent le sort des plus faibles et changèrent le visage sociétal  de la France : augmentation de 10 % du SMIC et de 25% des prestations sociales, création de l’Impôt sur les grandes fortunes (ISF), retraite à 60 ans, semaine de 39 heures, abolition de la peine de mort, suppression de la cours de sûreté de l’Etat, dépénalisation de l’homosexualité, autorisation des radios privées, première régularisation des étrangers en situation irrégulière, lois Auroux sur le droit du travail, lois Defferre engageant la décentralisation, lois Quilliot sur le logement, lois libéralisant  la communication audiovisuelle. Sur le plan économique, il mit en œuvre le programme de « rupture avec le capitalisme » promit pendant la campagne électorale en nationalisant trente six banques et compagnie d’assurances. Il fit passer sous le contrôle de l’Etat plusieurs grands groupes industriels : CGE, Thomson, PUK, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain.

 Cette politique de relance de l’économie française en favorisant la consommation intérieure échoua dans une période de forte mutation technologique. Elle stimula l’importation de biens matériels fabriqués à l’étranger au détriment du « made in France ». Pour financer sa politique sociale et ses promesses électorales, le gouvernement s’endetta auprès des marchés financiers, provoquant un triplement du déficit budgétaire en un an, et une aggravation du déficit de la balance extérieure. Rapidement tous les clignotants économiques passèrent au rouge. Le chômage notamment celui des jeunes augmentait. L’inflation rognait les augmentations accordées en 1981. Confronté à une sévère crise économique, le gouvernement procéda à trois dévaluations du franc (octobre 1981, juin 1982, mars 1983). Pendant l’hiver 1983, François Mitterrand résista aux sirènes des « visiteurs du soir » qui lui conseillaient de quitter le Système monétaire européen (SME), aux règles trop contraignantes à leur goût. Il se rallia à l’avis de son premier ministre Pierre Mauroy et de son ministre des finances Jacques Delors et choisit de rester au sein de l’Europe plutôt que de se replier sur le réduit national. En mars 1983, un plan de rigueur économique draconien (réduction du déficit budgétaire de 20 milliards de francs et augmentation des prélèvements de 30 milliards de francs) scella la rupture avec la politique prodigue des premières années du septennat.

 Le tournant économique désorienta le « peuple de gauche ». Beaucoup crièrent à la trahison des engagements de mai 1981. Des grèves éclatèrent dans les services publics, l’industrie automobile, la sidérurgie. La gauche descendait dans la rue contre « son » gouvernement. En octobre 1983, la cote de popularité de François Mitterrand tomba à 32% de satisfait, le plus faible pourcentage sous la Cinquième république. En mars et avril 1984, le « peuple de droite » rejoignit la contestation et se mobilisa contre le projet de réforme de l’école qui prévoyait l’intégration des écoles privées au sein d’un grand service public de l’Education nationale. D’imposantes manifestations de rue réunirent plusieurs centaines de milliers de personnes dans les grandes villes françaises dont Paris. Les élections européennes du 17 juin servirent à mesurer l’influence réelle des  forces politiques dans le pays. La droite unie conduite par Simone Veil triompha avec 43% des voix, loin devant le parti socialiste (20,75%). Un nouveau venu, le Front national de Jean-Marie Le Pen, raflait 10,95% des voix faisant jeu égal avec le parti communiste (11,2%), lâché par ses électeurs qui ne comprenaient plus les raisons de sa présence au gouvernement.

 Désavoué par les français, François Mitterrand réagit le 17 juillet en « acceptant » la démission  du gouvernement de Pierre Mauroy. Laurent Fabius forma le nouveau cabinet auquel les communistes refusèrent de participer. Une page se tournait, celle du romantisme socialiste. Le président n’avait pas le choix : il renonça à changer la société et « géra » au mieux le capitalisme, tout en veillant à atténuer les effets négatifs provoqués par les mutations et restructurations industrielles. 

 Cette politique permit de tenir jusqu’aux élections législatives du 16 mars 1986. A la veille des élections, le mode de scrutin avait été opportunément modifié. Il se déroulait désormais à la proportionnelle à un tour pour contenir la probable victoire de l’opposition. Comme prévu, la droite  obtint la majorité absolue avec 291 sièges sur 577. Le parti socialiste avec 196 députés sauvait les meubles. Le PC et le Front national faisaient jeu égal avec 35 sièges chacun. François Mitterrand se soumit à la Constitution qui arrêtait que le président devait demander au chef du parti vainqueur de constituer le gouvernement. Il nomma premier ministre  Jacques Chirac, le leader des néogaullistes du RPR. La cohabitation, une innovation sous la Cinquième République, commençait sous le signe d’une paix armée. Les deux protagonistes s’engagèrent à respecter à la lettre les institutions de la République.

 Désavoué par les électeurs de gauche, vilipendé par la droite, François Mitterrand apparaissait très affaibli politiquement. Les observateurs estimaient que la séquence politique ouverte par son élection en mai 1981 était terminée. Beaucoup jugeaient que la parenthèse socialiste refermée, la vie politique du vieux président, alors âgé de soixante dix ans, finirait au terme de son septennat. Ils oubliaient que, désormais les feux de l’actualité étaient braqués sur Jacques Chirac. Sur ses épaules pesait la lourde tâche de gouverner les « tribus gauloises », aux aspirations contradictoires, toujours promptes à s’enflammer dès qu’elles considéraient que l’Etat lésait leurs intérêts. L’hôte de Matignon gérait « l’intendance » des français selon l’expression de Gaulle, pendant que le président, installé sur son Aventin élyséen, incarnait la continuité républicaine et nationale. Doté des pouvoirs considérables que lui accordait la Constitution qu’il avait combattue en son temps mais dont il devint le gardien scrupuleux, François Mitterrand usa avec parcimonie mais toujours à bon escient de ses privilèges légaux. Pendant que l’hôte, et l’otage, de Matignon, s’agitait en tous sens pour redresser le pays et voyait sa côte de popularité chuter, François Mitterrand revêtit la blouse du maître d’école ou l’uniforme du gendarme suivant les circonstances, distribuant les bons et mauvais points, refusant de signer telle ordonnance économique ou telle loi quand elle lui semblait contraire à l’intérêt général, rappelant à l’ordre son premier ministre quand il empiétait sur les domaines régaliens, la diplomatie, l’armée, la justice.

 Le contentieux entre les deux hommes s’accentua au fil des mois.  En mars 1988, François Mitterrand que tout le monde annonçait hors jeu deux ans plus tôt, annonça sobrement sur la chaine Antenne 2 sa candidature à l’élection présidentielle du mois de mai. Situation inédite, il affronterait son premier ministre sortant Jacques Chirac. Le peuple était appelé à trancher leur différent. Pendant la campagne électorale, François Mitterrand se posa en « père de la patrie », planant, tel Dieu, son surnom à l’époque, au dessus de la mêlée partisane. Dans une « Lette à tous les Français », il développa quelques « réflexions » sur l’avenir du pays, refusant de présenter un « programme » qui « est l’affaire des partis ». Face à lui, Jacques Chirac apparut comme le chef d’un « clan » revanchard appliqué à reconstituer l’Etat-RPR, un projet dénoncé également par Raymond Barre, l’autre candidat présenté par la droite UDF.

Le président de la France unie

Le premier tour organisé le 24 avril rendit son verdict. Le chantre de la « France unie », arriva largement en tête : 10 367 220 électeurs soit 34,09% des votants mirent un bulletin à son nom dans l’urne. Jacques Chirac plafonnait à 19,94% mais se qualifiait pour participer au second tour. Raymond Barre, troisième avec 16,54% des voix, Jean-Marie Le Pen (14,39%) du front national, André Lajoinie (6,76%) pour le parti communiste et quatre autres candidats mineurs étaient éliminés. Le 8 mai, François Mitterrand était réélu président de la République. Il infligea une lourde défaite à Jacques Chirac. Avec 16 704 279 voix soit 54,02% des votants il devançait largement son premier ministre (14 218 970 voix, 45,98%).  Le président sortant réalisait un score supérieur à la totalité des suffrages obtenus par les candidats de gauche au premier tour. De nombreux électeurs centristes l’avaient rallié. La « génération Mitterrand » triomphait.

 Les élections législatives organisées les 5  et 12 juin donnèrent à la gauche une majorité à la Chambre. Mais le parti socialiste (275 députés) manquait pour onze sièges la majorité absolue (286). Pour gouverner, il devait désormais compter sur la neutralité bienveillante du parti communiste (27 élus) ou le ralliement ou l’abstention de quelques centristes. François Mitterrand nomma au poste de premier ministre son ancien rival de la « deuxième gauche » Michel Rocard. Le chef du gouvernement rétablit la paix en Nouvelle-Calédonie en accordant un statut d’autonomie au territoire. Il créa le Revenu minimum d’insertion (RMI) et la Contribution sociale généralisée (CSG).

 Les cérémonies organisées à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française constituèrent l’apogée du « règne » de François Mitterrand. Le 14 juillet 1989 des dizaines de chef d’Etat et de têtes couronnées venus du monde entier assistèrent au défilé bariolé et moderne conçu par Jean-Paul Goude. Réélu un an plus tôt, le président français, surnommé « tonton » en France par une génération entière de jeunes supporters jouissait également d’un grand prestige sur la scène internationale. Son opposition résolue, et réaffirmée devant le parlement allemand, à l’installation des missiles soviétiques SS20 en Europe de l’est lui valait le respect de ses interlocuteurs d’outre-Rhin. La nomination du réformateur  communiste Mikhaïl Gorbatchev à la tête de l’URSS constituait également une bonne nouvelle. Un directoire à trois, France, Allemagne, Russie soviétique, semblait prendre corps au moment où les socialistes accédaient au pouvoir à Rome (Bettino Craxi) et à Madrid (Felipe Gonzales). N’était-il pas temps de bâtir une Europe social-démocrate autour de la France ?

 Trois mois plus tard, les peuples d’Europe de l’Est déjouèrent les calculs de François Mitterrand et modifièrent de fond en comble  le paysage politique du vieux continent. L’homme d’Etat français assista plus en spectateur qu’en acteur à l’effondrement de l’empire soviétique et à la réunification allemande qu’il sembla vouloir retarder, craignant, à tort, la reconstitution d’une Grande Allemagne  dominatrice. L’Histoire suivait son chemin sans qu’il puisse y jouer les premiers rôles. En janvier 1991, en fidèle second des Etats-Unis, il engagea l’armée Française aux côtés des forces américaines dans la première guerre du Golfe. Pendant toute cette période ses rapports avec son premier ministre restèrent froidement professionnels. Michel Rocard s’acquittait de sa tache avec talent et compétence. Malgré une majorité ténue à la chambre, il était parvenu à appliquer la politique voulue par le président. Mais comme il le confiait à ses amis, il savait qu’il occupait « le bail locatif le plus précaire de Paris ».  Le 15 mai 1991, François Mitterrand lui demanda de démissionner de son poste de premier ministre. Il s’inclina sans protester.

Le commencement de la fin

 Le président nomma à sa place une femme, Edith Cresson, une première dans l’histoire de la République française. Mais pour transgressif et novateur qu’il fut, ce choix et la politique menée par le nouveau gouvernement déplurent profondément aux Français. Ils  ne comprirent pas les raisons de l’éviction de Michel Rocard qui à leurs yeux n’avait pas démérité. La cote de popularité de l’ancien premier ministre restait élevée après trois années de pouvoir. Ce limogeage pour convenance personnelle et la promotion d’une fidèle du premier cercle des intimes du président, sans véritable soutien politique dans son parti, montrait François Mitterrand sous les traits d’un vieux monarque jaloux du succès de son populaire premier ministre. Il ouvrit la période de désamour entre le président de la République et le peuple.

 Le déclin politique et personnel de François Mitterrand commença à cette date. Les mauvaises nouvelles s’accumulèrent les mois suivants, ternissant la fin du mandat présidentiel : affaire Urba qui révélait le financement occulte du parti socialiste ; échec politique d’Edith Cresson  limogée pour incompétence, remplacée par Pierre Bérégovoy au poste de premier ministre le 2 avril 1992 ; révélation du cancer de la prostate qu’il soignait depuis novembre 1981 ; victoire écrasante de la droite aux élections législatives de mars 1993 (458 députés pour la droite, 52 élus pour le PS) et nomination du néogaulliste Edouard Balladur au poste de premier ministre ; suicide le 1er mai 1993 de Pierre Bérégovoy accusé par la presse d’avoir couvert des délits d’initiés au profit de proches et d’être responsable de la défaite de la gauche aux élections législatives ; assassinat le 8 juin 1993 de René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy, responsable de la rafle du Vel’ d’Hiv’ qu’il avait côtoyé à Vichy et sous la Quatrième République; mise en examen de trois anciens ministres socialistes, Laurent Fabius, Raymond Hervé et Georgina Dufoix dans l’affaire du « sang contaminé » ; suicide le 7 avril 1994 de son conseiller François de Grossouvre dans son bureau à l’Elysée ; révélation par la presse de l’existence de sa fille Mazarine Pingeot, fruit de son union cachée avec Anne Pingeot ; publication par Pierre Péan du livre  Une jeunesse française qui révélait ses opinions pour le moins flottantes pendant la période de l’Occupation.

 Affaibli par le cancer dont on pouvait voir sur son visage la progression continue et fatale, François Mitterrand décida d’aller au bout de son mandat. Pendant la seconde cohabitation, il laissa gouverner Edouard Balladur. Le premier ministre  respectait la fonction présidentielle et l’homme qui l’incarnait. Ces années-là, il savoura en fin connaisseur les divisions au sein de la droite, écartelée entre Edouard Balladur, adoubé par les médias et donné favori de l’élection présidentielle de 1995, et Jacques Chirac qui semblait marginalisé et abandonné par les principaux chefs du RPR dont MM. Pasqua et Sarkozy. Faute d’accord entre eux, les « amis de trente ans » firent acte de candidature et affrontèrent au premier tour le candidat du parti socialiste Lionel Jospin. Ce dernier ambitionnait de dresser « l’inventaire » critique des deux septennats de François Mitterrand, une prétention qui blessa profondément le président. Outré par l’audace de son ancien ministre de l’Education nationale, il envoya, via des proches, quelques signes de soutien en faveur de son ancien challenger Jacques Chirac. Le candidat de son choix fut élu au second tour. Il l’accueillit sur le perron de l’Elysée le 17 mai 1995. Après 14 ans de présidence, François Mitterrand redevint un citoyen comme les autres. Il partagea les derniers six mois qui lui restaient à vivre avec ses proches. Après un dernier voyage en Egypte en décembre 1995, il décida d’arrêter son traitement anticancéreux. Quelques jours plus tard, il décédait à son domicile parisien le 8 janvier 1996.

 Les  deux dernières années de sa vie il avait affronté avec détermination les critiques venues de tous les horizons, y compris la gauche socialiste. Les courtisans d’hier jouaient aux procureurs. Dans de longs entretiens accordés à la presse et la télévision, il donna sa version des faits et dit sa vérité. L’histoire jugera. Le directeur du Monde Jean-Marie Colombani dans le portrait qu’il publia dans Le Monde, au lendemain de sa mort, apporta un éclairage intéressant sur son action politique: « Mais rien d’interdit de constater que, si sa présidence a été un succès personnel pour François Mitterrand, les années d’exercice du pouvoir ont été globalement un échec pour la gauche. D’un côté, l’achèvement incontestable d’une aventure personnelle, de l’autre, une défaite collective pour l’idéologie dont il apparaissait comme le grand prêtre. Depuis le moment où François Mitterrand a rêvé de conquérir le pouvoir, il a fait preuve de son aptitude à se hisser à la fonction suprême, ainsi qu’à se montrer à la hauteur de celle-ci, mais les idées qui lui ont permis d’accéder au sommet ont été balayées par l’exercice du pouvoir. »

Jean-Pierre Giovenco

Illustration: Marc Daniau

Demain : Louise Michel

 

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