Gracchus Babeuf

Il est décédé le 

Elle est décédée le

27 Mai 1797

Homme politique français, né le 23 novembre 1760 à Saint-Quentin (Somme), guillotiné à Vendôme (Loir-et-Cher), à l’âge de 36 ans. L’organisateur de la « conjuration des égaux » effraya les bourgeois au pouvoir sous le Directoire qui affirmaient la révolution faite. Karl Marx considérait qu’il avait été un précurseur du communisme.

Peuple de France !

Pendant quinze siècles tu as vécu esclave et par conséquent malheureux. Depuis six années tu respires à peine, dans l’attente de l’indépendance, du bonheur et de l’égalité. L’égalité, premier besoin de l’homme et principal nœud de toute association légitime ! Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi prononcé ! La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la dernière. Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés contre lui ; il en fera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartuffes politiques assis à la place des anciens…Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent s’il le faut tous les arts, pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle. La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens !

Plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne, les fruits sont à tout le monde…Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés ! Peuple de France, ouvre les yeux et le cœur et la plénitude de la félicité : reconnais et proclame avec nous la République des Egaux ».

Un demi-siècle plus tard, Karl Marx affirma que ce texte prémonitoire annonçait l’avènement de la future révolution prolétarienne et socialiste qui abolirait l’ordre bourgeois. 

 François Noël Babeuf naquit en Picardie dans une famille pauvre – son père Claude était employé dans une ferme et sa mère Marie Catherine Ancherel femme au foyer – sous le règne finissant de Louis XV. Bien que désargentés, ses parents veillèrent à lui apprendre à lire et à écrire. A 12 ans, le jeune garçon travailla comme terrassier au canal de Picardie. A 17 ans, grâce à son éducation il trouva un emploi d’apprenti chez un notaire spécialisé dans les droits féodaux et seigneuriaux. En 1781, à l’âge de 21 ans, il se mit à son propre compte et occupa la fonction de commissaire à terrier dans la ville de Roye. Le terrier était un registre qui recensait les lois et usages d’une seigneurie, détaillait et décrivait des biens immobiliers du domaine, inventoriait les droits, les statuts et les conditions des personnes qui y étaient employées, listait les redevances et les obligations auxquelles ces dernières étaient soumises. En cas de litige entre un seigneur et un paysan, le commissaire à terrier était sollicité pour rappeler le droit – mais non à juger – comme le fait aujourd’hui un notaire.

Sous l’Ancien régime, les conflits entre les paysans et les seigneurs se multipliaient. Appelé à donner son avis, François Noël Babeuf consulta les registres. Le système de spoliation féodal s’y trouvait décrit et consigné. Il déclara plus tard : « Ce fut dans la poussière des archives seigneuriales que je découvris les affreux mystères des usurpations de la classe noble ». Il prit le parti des paysans et se fâcha avec les nobles de sa région. La lecture des ouvrages de Jean-Jacques Rousseau et de l’abbé Mably – deux auteurs qui inspirèrent également Robespierre – contribua à la formation de sa pensée sociale et politique. Sous leur influence, il commença la rédaction du Cadastre perpétuel, un ouvrage qui proposait une réforme fiscale, l’abolition des privilèges et annonçait la collectivisation des terres au nom de l’égalité entre tous les hommes. Un programme communiste avant l’heure. Dans son introduction, il résumait son intention : « La société n’est qu’une grande famille dans laquelle les divers membres, pourvu qu’ils concourent chacun suivant ses facultés physiques et intellectuelles à l’avantage général, devront avoir des droits égaux. Nous ne pensons pas devoir prétendre à réformer le monde au point de vouloir rétablir exactement la primitive égalité, mais nous tendons à démontrer que tous ceux qui sont tombés dans l’infortune auront le droit de la redemander si l’opulence persistait à leur refuser des secours honorables et tels qu’ils puissent être signalés comme devant convenir à des Egaux ».

 Marié en 1782 avec Marie Langlet (qui lui survivra près d’un demi-siècle), père de cinq enfants, Babeuf vécut des années difficiles en raison de son soutien aux paysans. En 1789, les habitants du baillage de Roye lui demandèrent de participer à la rédaction du cahier de doléances, en vue des états généraux convoqués pour le mois de mai. En septembre, il devint journaliste au Courrier de l’Europe, un journal franco-anglais édité d’abord à Boulogne-sur-Mer puis à Londres. Etonnement avant-gardiste pour son époque, le journal défendait des idées égalitaristes comme le prouve le poème ci-dessous non signé mais qui pourrait avoir été écrit par Babeuf :

Des biens on fera des lots

Qui rendront les gens égaux.

Du même pas marcheront

Noblesse et roture,

Les Français retourneront

Au droit de nature ;

Adieu parlements et lois,

Adieu Ducs, Princes, Rois.

 En 1790, Babeuf milita pour l’abolition des impôts indirects, parmi les plus injustes puisque le riche et le pauvre payaient la même taxe quels que fussent leurs revenus. Les autorités l’incarcérèrent en mai. L’intervention de « l’ami du peuple », Jean-Paul Marat, permit son élargissement en juillet. En octobre, Babeuf décida de lancer un journal pour faire connaître ses idées. Il mena campagne contre le suffrage censitaire instauré par les partisans de la monarchie constitutionnelle, avant les élections prévues pour l’année 1791. Il lança son propre journal Le correspondant picard qui mit la clef sous la porte au bout de quelques numéros faute de lecteurs suffisants. En septembre 1792, il fut élu au poste d’administrateur de la Somme. Pendant son mandat il continua à défendre l’idée d’une réforme agraire qui abolirait le droit de propriété individuel. La lecture de l’histoire de la Rome antique lui apprit que 2000 ans plus tôt, sous la République, deux hommes d’Etat romains issus de la plèbe, les frères Tiberius et Caius Gracchus avaient tenté de réformer le système social romain dans un sens égalitaire. Ils échouèrent et furent tués. En hommage aux deux révolutionnaires antiques et pour bien marquer sa proximité idéologique et opérative avec eux, il décida de remplacer son prénom de François par celui plus expressif et viril de Gracchus.

 En 1793, une obscure affaire d’adjudication de biens nationaux – on l’accusait d’avoir commis un faux en écriture ce qu’il niait – l’obligea à se réfugier à Paris, dans le cœur battant de la Révolution. Il arriva alors que le conflit entre les Girondins et les Montagnards approchait de son dénouement. Il prit parti pour les seconds même si son influence sur les événements était nulle. Son ami, le journaliste des Révolutions de Paris, Sylvain Maréchal, lui dénicha un poste de secrétaire à la commission des subsistances de la ville de Paris. Retrouvé par ces accusateurs picards, il fut arrêté au début de l’été. Avec l’aide du député conventionnel Thibaudeau, il obtint l’annulation de la procédure engagée contre lui. Il fut libéré dix jours après la chute de Robespierre le 27 juillet 1794 (9 et 10 thermidor, AN II de la République). L’élimination par les réactionnaires thermidoriens des députés montagnards les plus avancés (Couthon, Lebas, Sain-Just) ouvrit un espace politique aux thèses défendues par Gracchus Babeuf. Il ne regretta pas la fin de la terreur : « Je réprouve ce point particulier de leur système ». Mais, il approuvait le projet des robespierristes d’établir « l’égalité », même s’il se distinguait d’eux en estimant qu’il ne suffisait pas de la « proclamer » dans de beaux textes inappliqués mais qu’il fallait la réaliser vraiment dans les faits.

 Dès le mois de septembre 1794, alors que les muscadins commençaient la chasse aux jacobins et que la « terreur blanche » succédait à la « terreur rouge », il publia Le tribun du peuple. La publication d’un article critique contre le député Tallien, ancien terroriste enrichi par le vol de ses victimes guillotinées puis rallié à la réaction, lui valut d’être condamné à sept mois de prison. Il croupissait dans sa geôle quand les sans-culottes parisiens se révoltèrent en avril et en mai 1795 au cri de : « Du pain et la Constitution de 1793 ! ». La Convention nationale désormais dominée par les députés thermidoriens réagit avec brutalité. Elle déporta en Guyane sans jugement des anciens membres du comité de salut public (Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois) sans égard pour ceux qui avaient pourtant abattu Robespierre. A la demande de l’assemblée, les troupes réprimèrent dans le sang les émeutiers qui s’étaient retranchés dans le faubourg Saint-Antoine. On les massacra et on désarma les survivants.

La conjuration des Egaux

Quand Babeuf recouvra la liberté en octobre 1795, il découvrit un pays en proie à la réaction politique et économique. Les autorités ne s’opposèrent pas à son projet de relancer son journal Le tribun du peuple. On ne se méfiait pas encore de cet agitateur inconnu. A contre-courant des opinions en vigueur dans les milieux politiques au pouvoir, Babeuf continuait à y défendre les idéaux de la révolution. Pendant son incarcération, il avait réfléchi aux événements intervenus depuis 1789. Dans le numéro du Tribun du peuple daté du 6 novembre 1795, il s’interrogea : « Qu’est-ce qu’une révolution politique en général ? ». A la question « qu’est-ce en particulier que la Révolution française ? », il répondit « une guerre déclarée entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres ». Le 30 novembre 1795, il conclut à la nécessité d’exproprier le riche : « La démocratie est l’obligation de remplir par ceux qui ont trop tout ce qui manque à ceux qui n’ont point assez ; tout le déficit qui se trouve dans la fortune des derniers ne procède de ce que les autres les ont volés. Nous définirons la propriété, nous prouverons que le terroir n’est à personne mais à tous. Nous prouverons que tout ce qu’un individu en accapare au-delà de ce qui peut le nourrir est un vol social, qu’il est donc juste de le reprendre ».

 Comment atteindre cet objectif ? L’écrasement des mouvements populaires en avril et mai montrait qu’une action de masse échouerait face aux moyens militaires des thermidoriens. Babeuf jugea que seul un coup d’Etat permettrait de changer le cours des événements. Selon lui, des hommes déterminés pourraient renverser le Directoire en s’emparant des principaux ministères, de l’hôtel de ville, de la Trésorerie et des arsenaux. Il réunit autour de lui un comité insurrectionnel à la composition hétéroclite : le journaliste Sylvain Maréchal y côtoyait le conventionnel Jean-Pierre Amar (ancien membre du comité de sureté général vainqueur de Robespierre), le marquis Pierre Antonelle (ancien maire jacobin d’Arles, juré au tribunal révolutionnaire lors du procès des Girondins puis de celui de Marie-Antoinette), le jacobin Felix Le Peletier de Saint-Fargeau (frère du conventionnel assassiné par un contre-révolutionnaire), le noble et révolutionnaire italien Michel Buonarroti. Le 6 avril 1796, les conjurés publièrent à l’intention du « peuple français » un « Manifeste des égaux » qui reprenaient les thèses défendues par les Enragés en 1793 et 1794 contre la propriété individuelle (lire ci-dessus).

 Le mois suivant, le « comité insurrectionnel » décida de passer à l’action quand la légion de police qui assurait la sécurité à Paris se mutina pour protester contre son transfert aux frontières. Les corps avaient été influencés par les idées babouvistes. Un mouchard infiltré dans l’entourage de Gracchus Babeuf, le capitaine Grisel, informait le Directoire. Pour compromettre les insurgés, le gouvernement laissa le mouvement s’étendre au camp de Grenelle où Babeuf comptait également des partisans parmi les officiers. Quand elle jugea venu le moment opportun, le gouvernement envoya l’armée contre les rebelles. Les affrontements causèrent la mort d’une vingtaine de personnes. Une commission militaire condamna à mort les chefs militaires insurgés qui furent fusillés. Le 21 mai 1796, Babeuf, les membres du comité insurrectionnel et plus de 200 militants furent arrêtés à leur tour. Le Directoire proclama que son action résolue avait fait échouer un complot terroriste. Le procès des babouvistes s’ouvrit à Vendôme le 20 février 1797. Au terme des 45 audiences, le 26 mai 1797, la Haute Cours condamna à la peine de mort Gracchus Babeuf et un de ses adjoints Darthé pour avoir tenté de renverser le Directoire et proposé de rétablir la Constitution de 1793, un délit puni de mort depuis le vote d’une loi le 16 avril 1796, à l’initiative du directeur Lazare Carnot. Buonarroti fut condamné à l’exil et les autres prévenus furent acquittés. A l’énoncé du verdict, Babeuf tenta de se suicider à l’aide d’un stylet. On le conduisit mourant à l’échafaud le lendemain.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Edouard VIII

masculin
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