Jean Moulin

Il est décédé le 

Elle est décédée le

8 Juillet 1943

Haut-fonctionnaire et résistant français, né le 20 juin 1899 à Béziers (Hérault), mort pendant son transfert en Allemagne à Metz (Moselle), à l’âge de 44 ans. Fondateur et premier président du Conseil national de la Résistance (CNR), il fut arrêté par la gestapo à Caluire-Et-Cuire. Torturé par Klaus Barbie, il mourut des suites de ses blessures.

« Entre ici, Jean Moulin… »

(…) Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d'exaltation dans le soleil d'Afrique et les combats d'Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l'un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l'ombre et disparu avec elle - nos frères dans l'ordre de la Nuit... Commémorant l'anniversaire de la Libération de Paris, je disais : « Ecoute ce soir, jeunesse de mon pays, ces cloches d'anniversaire qui sonneront comme celles d'il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi.

« L'hommage d'aujourd'hui n'appelle que le chant qui va s'élever maintenant, ce Chant des partisans que j'ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d'Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Ecoute aujourd'hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C'est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées. Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France... »

Extrait du discours prononcé par André Malraux, ministre de la culture, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964.

Jean Moulin naquit au sein d’une famille de la petite bourgeoisie, acquise depuis des décennies aux idées républicaines et laïques. En 1851, son grand-père s’était insurgé contre le coup d’Etat du futur Napoléon III. Son père, Jean-Pierre Moulin - un professeur d’histoire-géographie – avait suivi la lignée paternelle et militait au sein du parti radical-socialiste, le premier parti de gauche à l’orée du XXème siècle. Bien que franc-maçon, il acceptât le baptême à l’église de son fils Jean. Ce dernier, son frère Joseph et sa sœur Laure vécurent dans un climat bienveillant et éclairé par les Lumières de la raison et du savoir. Comme son père, Jean se passionna pour la vie politique. Quand la Grande Guerre éclata, il était trop jeune pour être mobilisé. Brillant élève, précoce, il s’inscrivit en 1917 à la faculté de droit de Montpellier avec le projet de servir son pays et la République en devenant haut-fonctionnaire. Le préfet de l’Hérault embaucha le jeune homme dans son cabinet. En avril 1918, il fut appelé sous les drapeaux à l’âge de 18 ans pour défendre son pays contre l’impérialisme allemand. On l’envoya faire ses classes dans les Vosges. Mais il ne monta jamais au front, l’armistice du 11 novembre mit fin à la guerre avant que son régiment ne fût engagé dans le conflit.

Plus jeune sous-préfet puis préfet de France

De retour à la vie civile en 1919, il collabora de nouveau au cabinet du préfet de l’Hérault, tout en poursuivant ses études de droit. Sa licence en poche en 1921, il entra officiellement au début de l’année suivante dans l’administration préfectorale en Savoie, en qualité de chef de cabinet du préfet. En 1924, il applaudit à la victoire électorale du cartel des gauches dominé par le parti radical-socialiste. Le leader du mouvement, le modéré Edouard Herriot fut chargé de former le nouveau gouvernement après la démission du président de la République Alexandre Millerand qui avait soutenu la droite. En 1925, le Conseil des ministres nomma Jean Moulin sous-préfet d’Albertville à l’âge de 26 ans. Jamais auparavant un homme aussi jeune avait occupé une telle fonction dans la République. Il demeura dans la cité savoyarde jusqu’en 1930. Il y gagna la réputation d’un haut-fonctionnaire républicain compétent et proche des citoyens, mais y perdit sa femme Marguerite Cerruti, épousée en 1926, qui s’ennuyait dans la sous-préfecture. Elle le quitta pour les illuminations de la ville de Paris. Le sous-préfet divorça.

 Nommé à Châteaulin dans le Finistère, il noua de solides amitiés avec des poètes bretons comme Saint Pol-Roux qui mourut le 18 octobre 1940 de tristesse après le pillage de son manoir et la destruction de ses manuscrits inédits par un soldat allemand. Jean Moulin se lia d’amitié avec le poète quimpérois Max Jacob qui mourut le 5 mars 1944 dans le camp de Drancy. Passionné d’art moderne, le sous-préfet avait appris le dessin dans ces jeunes années. Sous le pseudonyme de Romanin, il publia des caricatures dans les magazines Le Rire et Candide.

 En 1932, le sous-secrétaire d’Etat radical-socialiste Pierre Cot le nomma chef-adjoint de son cabinet. Il occupa le poste pendant 6 semaines, la durée de vie de cet éphémère gouvernement, nommé le 18 décembre 1932, renversé le 28 janvier 1933. Ce n’était que partie remise. Trois jours plus tard, Pierre Cot redevint ministre, de l’air cette fois-ci. Il appela son ami Jean Moulin pour diriger son cabinet. Leur collaboration se poursuivit pendant un an, jusqu’à la chute du gouvernement. Il rejoignit la préfecture de la Seine en avril 1934 puis fut nommé secrétaire général de la préfecture d’Amiens en juillet.

 Quand le Front populaire accéda au pouvoir en mai 1936, Pierre Cot, nommé de nouveau ministre de l’Air, le rappela. Jean Moulin dirigea le cabinet comme il l’avait fait deux ans plus tôt. Avec la complicité de Léon Blum - qui viola sa propre « politique de non-intervention » dans la guerre civile espagnole -, il aida en secret les républicains qui luttaient contre Franco. Il leur envoya des avions et des pilotes via le réseau clandestin qu’il avait installé à travers les Pyrénées.

 En 1937, il fut nommé préfet de l’Aveyron à l’âge de 38 ans. En 1939, il rejoignit Chartres, la préfecture d’Eure-et-Loir. Il fut alors le plus jeune préfet de France. Quand la seconde guerre mondiale éclata en septembre 1939 après l’agression nazie contre la Pologne, il décida de s’engager dans l’armée, malgré l’avis défavorable de son ministre de tutelle. Il fut déclaré inapte en raison d’une vue déficiente lors de la visite médicale d’incorporation. Il retourna à Chartres, faisant ce qu’il pouvait pour améliorer le sort de la population pendant la campagne de France. Seul, sans consigne, abandonné de tous, il incarna la continuité de l’Etat. Pendant ce temps le gouvernement français réfugié à Bordeaux s’abandonnait au défaitisme. A la mi-juin, les allemands occupèrent Chartres. Ils trouvèrent Jean Moulin fidèle à son poste à sa préfecture.

 Lors de leur rapide avancée, les soldats du troisième Reich avaient tué de nombreux civils, notamment dans le hameau de La Taye rattaché au village de Saint-George-sur-Eure. Ils accusèrent les tirailleurs sénégalais qui combattaient dans les rangs de l’armée française d’être responsables du massacre. Les officiers allemands voulurent faire signer à Jean Moulin un document qui incriminait les soldats africains. Transporté sur les lieux du crime, le préfet refusa de commettre cette ignominie. Les occupants le rouèrent de coups et le torturèrent dans un cabanon pour le faire céder. Enfermé, Jean Moulin tenta de se suicider en se tranchant la carotide avec un morceau de verre. Sauvé in extrémis, il garda une large cicatrice qu’il dissimula plus tard sous un foulard. Cet acte héroïque déplut au régime de Vichy. Le 2 novembre 1940, le gouvernement du maréchal Pétain le révoqua. On lui reprochait ses idées de gauche et son appartenance au gouvernement de front populaire.

Le chef de la Résistance intérieure

Il quitta Chartres le 15 novembre avec l’intention de réjoindre de Gaulle à Londres qu'il soutenait depuis son Appel du 18 juin. Avant de franchir le Channel, il s’attela à la rédaction d’un rapport sur l’état de la Résistance (forces, moyens, stratégies) en France métropolitaine. Muni de faux papiers au nom de Jean Mercier, il se rendit à Marseille. A partir de la cité phocéenne, il mena son enquête dans la zone dite « libre », rencontrant de nombreux résistants (Henri Fresnay, Antoinette Sachs). Suffisamment informé, il traversa l’Espagne puis le Portugal ou il embarqua pour un navire en partance pour Londres. Il rencontra le général de Gaulle qui lui fit forte impression : « un grand bonhomme ». Un point de vu partagé par le chef de la France Libre qui, après avoir écouté son témoignage et ses analyses, le nomma délégué militaire et civil pour la zone libre avec pour mission d’unifier les trois principaux mouvements de résistance : Combat, Libération Sud et Nord, Franc-tireur. Leur inorganisation - mis à part les groupes communistes bien structurés – et le cloisonnement qui existait entre eux empêchaient des actions communes, coordonnées et donc efficaces contre l’occupant allemand et le régime de Vichy.

 Jean Moulin apprit à sauter en parachute, seul moyen pour regagner la France. Il atterrit dans les Alpilles en janvier 1942. Au bout de longues négociations, il réussit à regrouper les trois organisations dans un Mouvements unis de la résistance (MUR). De retour à Londres en février 1943, il annonça la bonne nouvelle à Charles de Gaulle. Le chef de la France Libre le décora de la croix de la Libération et le renvoya en France. Sa nouvelle mission consistait à créer un Conseil national de la résistance qui avait vocation à réunir dans une même structure les représentants officiels des mouvements de résistances, des partis politiques (du PC à la droite modérée) et des syndicats engagés contre l’occupant nazi et ses complices français. Le CNR devait également élaborer un programme politique, économique et social dont les grandes lignes seraient appliquées à la Libération. Une première réunion du Conseil national de la Résistance se tint à Paris le 27 mai 1943 en présence de Jean Moulin. L’ancien préfet mit en place une administration clandestine et devint dans les faits le patron de la Résistance intérieure. Le CNR reconnut Charles de Gaulle comme le chef du gouvernement provisoire français.

 En 2003, Robert Chambeiron, un des adjoints de Jean Moulin, expliqua dans L’humanité l’importance politique de la création de cette instance : « Après le 27 mai les Américains ne peuvent plus douter de la légitimité de De Gaulle. La France devient un pays allié à part entière et, à ce titre, sera présente lors de la capitulation des armées nazies, le 8 mai 1945. D’autre part, les Alliés doivent abandonner leur projet d’administrer eux-mêmes la France au fur et à mesure de sa libération. Et, parce qu’il y a eu le CNR et de Gaulle, la France sera, lors de la création de l’Organisation des Nations unies, l’une des cinq grandes puissances à occuper un siège permanent au sein du Conseil de sécurité. » Les mois suivants, l’initiative de Jean Moulin donna une impulsion décisive à la Résistance : des maquis constitués au début de jeunes réfractaires du Service du travail obligatoire (STO), se développèrent un peu partout en France. Une presse clandestine exprimant toutes les tendances politiques apparut : L’Humanité et La Vie ouvrière pour les communistes, Témoignage chrétien pour les catholiques, Défense de la France et Le populaire pour les socialistes, Combat, Franc-tireur et Libération Sud pour les autres.

Torturé par Klaus Barbie

 Mais la gestapo et la police de Vichy ne restaient pas inactives. L’ancien préfet savait que leur étau se resserrait autour de lui et de ses hommes. Dans un message envoyé à de Gaulle, il ne se faisait guère d’illusion sur le sort qui l’attendait : « Je suis recherché maintenant tout à la fois par Vichy et la gestapo qui n'ignore rien de mon identité, ni de mes activités. Ma tâche devient donc de plus en plus délicate, alors que les difficultés ne cessent d'augmenter. Si je venais à disparaître, je n'aurais pas eu le temps matériel de mettre au courant mes successeurs. »

 Le 21 juin 1943, à la suite d’une dénonciation, Jean Moulin, alias Max, et plusieurs autres résistants furent arrêtés par la police allemande dans une maison à Caluire-Et-Cuire (Rhône) où ils s’étaient réunis. Interné dans la prison de Montluc à Lyon, il fut conduit au siège de la gestapo situé à l’école de santé. Klaus Barbie, un des chefs de la gestapo lyonnaise, procéda aux interrogatoires de Jean Moulin-Max. Refusant de parler, le chef du CNR fut atrocement torturé. Transféré à Paris au siège de la gestapo, Jean Moulin subit de nouveaux sévices. Les autorités allemandes conscientes qu’elles avaient arrêté un des hauts responsables de la Résistance française décidèrent de l’envoyer pour interrogatoire en Allemagne. Le 8 juillet 1943, épuisé par les séances quotidiennes de torture, Jean Moulin mourut des suites de ses blessures dans le Paris-Berlin. L’acte de décès fut rédigé en gare de Metz. Son corps supposé fut inhumé le 11 février 1944 au Père-Lachaise.

Le général de Gaulle décida en 1964 la translation de ses cendres présumées au Panthéon. La cérémonie eut lieu le 19 décembre, un jour d’hiver glacial et venteux. André Malraux prononça pour l’occasion un discours resté célèbre (Lire notre encadré).

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Alice Paul

masculin
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