Jean-Paul Sartre

Il est décédé le 

Elle est décédée le

15 Avril 1980

Philosophe et écrivain français, né le 21 juin 1905 à Paris, décédé dans cette même ville à l’âge de 74 ans. Le père de l’existentialisme a incarné pendant les années de l’après-guerre et jusqu’à sa mort la figure de l’intellectuel engagé au service des causes qui lui semblaient justes.

 Jean-Paul Sartre, fils unique, est né au sein d’une famille bourgeoise. Son père, Jean Baptiste Sartre, officier de marine, occupait le grade d’enseigne de vaisseau. Sa mère descendait d’une famille d’intellectuels alsaciens. Elle était la cousine d’Albert Schweitzer. L’enfant ne connut jamais son père, emporté par la fièvre jaune alors qu’il était à peine âgé de 15 mois. Sa mère alla vivre chez ses parents. Jean-Paul fut élevé et éduqué par son grand-père Charles, une forte personnalité qui lui donna le goût de la littérature. Dix années heureuses suivirent, brutalement interrompues par le remariage de sa mère avec un ingénieur de la marine. La famille recomposée s’installa à La Rochelle. Jean-Paul, à l’âge de 12 ans, quitta le cocon familial pour affronter la rude et cruelle camaraderie des lycéens, souvent violents et quelquefois cruels. Au bout d’un enfer de trois ans, Jean-Paul tomba malade. Sa mère le renvoya à Paris où il intégra le lycée Henri IV. Il y rencontrera Paul Nizan dont il devint l’ami.

 Il entreprit des études brillantes au lycée Louis le Grand, puis à l’Ecole normale supérieure rebaptisée par Nizan « l’école prétendue normale et dite supérieure ». En préparant le concours d’agrégation de philosophie - il avait échoué une première fois à l’édition de 1928 dont Raymond Aron était sorti premier - il rencontra une jeune fille Simone de Beauvoir, surnommée le Castor (Beaver en anglais). Jean-Paul fut reçu premier à l’agrégation, Simone prit la seconde place. Après son service militaire, le jeune professeur rêvait d’enseigner au Japon. Le ministère de l’éducation le nomma au lycée du Havre. Les parents se méfiaient de cet enseignant qui rechignait à porter la cravate, un accessoire bourgeois. Ses élèves en revanche appréciaient ce prof chaleureux, proche d’eux et compétent. Pendant son séjour dans la ville normande, il commença la rédaction de son premier roman philosophique publié en 1938 par Gallimard et intitulé La nausée. Son héros, Antoine Roquetin, en proie à des problèmes existentiels, était-il un double de Sartre? Les références autobiographiques abondent. En 1937, sa mutation au lycée Pasteur de Neuilly le réjouit. La nausée manqua de peu le Goncourt. L’année suivante, il publia un recueil de nouvelles Le Mur.

Une « drôle de guerre »

Quand la seconde guerre mondiale éclata, Sartre, mobilisé comme tous les hommes en état de porter les armes, rejoignit son régiment à Nancy. Selon une logique propre à l’institution militaire, on l’engagea comme météorologiste. Pendant la « drôle de guerre », de septembre 1939 à mai 1940, cette responsabilité pour le moins limitée lui laissa le temps de noircir des centaines de pages. Il en tira plus tard des Carnets de la drôle de guerre. L’offensive allemande du 10 mai 1940, mit fin à l’étrange période de paix-armée entre les belligérants. Fait prisonnier à Padoux dans les Vosges, Sartre fut transféré dans un camp de prisonniers en Allemagne. L’intellectuel solitaire partagea sa chambre, sa gamelle, son intimité avec des camarades. Il apprit la solidarité et s’adapta à cette vie communautaire qu’il ne connaissait pas et qu’il appréhendait.

 Mais contrairement à ses camarades qui n’appartenaient à aucun réseau, aucune confrérie, Sartre recouvra la liberté en mars 1941. Les historiens restent à ce jour encore divisés sur les circonstances de sa libération. Certains affirment qu’un faux certificat médical avait permis son élargissement. D’autres estiment que l’écrivain et collaborateur Drieu la Rochelle (suicidé le 15 mars 1945), directeur de la Nouvelle revue française (NRF) éditée par Gallimard, intervint en sa faveur. A l’été 1941, Sartre réapparut à Paris. On lui confirma la mort au combat de son ami Paul Nizan. L’auteur d’Aden Arabie (1931) avait été tué à Recques-sur-Hem le 23 mai 1940 lors de l’offensive allemande contre le réduit de Dunkerque.

 L’éducation nationale affecta Sartre au lycée Condorcet à la rentrée d’octobre 1941. Un demi-siècle plus tard, on lui reprocha d’avoir récupéré à cette occasion le poste d’un enseignant juif, révoqué par les lois antisémites de Vichy. L’accusation semble exagérée même si des doutes subsistent sur le degré d’engagement de Sartre dans la Résistance. S’il ne prit jamais les armes contre les occupants et leurs alliés français, il continua à écrire, notamment un essai (L’être et le néant en 1943) et des pièces de théâtres (Les mouches en 1943, Huis clos en mai 1944) et qui peuvent être considérées comme des œuvres appelant à résister à l’oppression. Peu avant la Libération, Albert Camus l’un des membres du réseau Combat lui demanda de collaborer au journal du même nom. Sartre y publia un article décrivant l’insurrection parisienne en août 1944. Il gagna ainsi son brevet de résistant.

 Au sortir de la seconde guerre mondiale, la notoriété du philosophe était déjà importante. Elle s’accrut les années suivantes. Sartre régna sur les lettres françaises pendant un quart de siècle. En 1945, il décida de créer une revue pour y développer ses idées existentialistes. Il la baptisa Les Temps modernes. Le comité directeur réunissait Raymond Aron, Michel Leiris, Maurice Merleau-Ponty, Albert Ollivier, Jean Paulhan et Simone de Beauvoir, sa compagne depuis presque vingt ans. Le couple philosophique et amoureux qu’ils formaient marqua l’époque et servit de modèle à de nombreuses générations d’intellectuels. Ils refusaient de se marier et tout en proclamant « leur amour nécessaire », ils n’hésitaient pas à afficher « leurs amours contingentes ».

« L’existence précède l’essence »

Le premier numéro parut en octobre 1945. Dans un éditorial, Sartre nia la neutralité de l’écrivain. Cette position était intenable face au nazisme et à la barbarie. Il soutint qu’un intellectuel, qu’il le veuille ou non, quelles que soient ses idées, quoi qu’il fasse, était engagé, « marqué, compromis jusque que dans sa plus lointaine retraite ». Il ajouta : « L’écrivain est en situation dans son époque ». Il regroupa plus tard sous le titre de Situations ses articles et réflexions sur les grandes questions contemporaines, publiés dans la presse. Dix recueils furent ainsi édités entre 1947 et 1976. Leur lecture est fortement recommandée pour comprendre la pensée de Sartre et ses réactions aux événements. Le 29 octobre 1945, il donna une conférence à Paris pour expliquer sa philosophie, résumée par sa phrase fameuse : « L’existence précède l’essence. Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit ensuite ». Le compte rendu sera retranscrit sous le titre de « L’existentialisme est un humanisme » et publié sous forme d’un livre. Le succès fut retentissant.

 Du jour au lendemain, le quartier de Saint-Germain-des près à Paris où vivait Sartre devint « existentialiste ». Effet de mode ou adhésion profonde, les intellectuels de l’époque s’emparèrent du concept et l’adaptèrent à leur besoin après l’avoir plus ou moins bien compris. La philosophie de Sartre sortit du cercle étroit et contingenté des spécialistes et se répandit dans un public plus large. Au lendemain de la guerre, de ses horreurs, de ses privations, un vent de liberté soufflait sur la ville lumière. Sartre et Simone de Beauvoir incarnaient ce renouveau. On pouvait alors croiser le couple dans les caves enfumées où l’on écoutait du jazz ou dans les cafés célèbres du quartier. Mais, les deux écrivains ne se laissaient pas abuser par les délices d’une Dolce Vita à la française. Chacun bâtissait une œuvre novatrice, en dehors des sentiers arpentés depuis des lustres par des confrères en manque d’inspiration ou corsetés par des préjugés ou tenus par des intérêts inavouables.

 Entre 1946 et 1951, Jean-Paul Sartre publia des romans (Les chemins de la liberté, trois tomes en 1945), des pièces de théâtre (La putain respectueuse, 1946, Les mains sales, 1948, Le diable et le bon dieu, 1951, des essais (Réflexion sur la question juive, 1946, La République du silence, 1946, Qu’est-ce que la littérature ?, 1948, Saint Genet, comédien et martyr, 1952)

 En 1949, Simone de Beauvoir lança sur le monde machiste de l’époque une bombe, Le Deuxième sexe, un ouvrage sur la condition des femmes qui fut considéré en son temps comme un manifeste féministe. Il influença des générations de femmes mais déchaina les foudres des hommes. Dans ses Mémoires d’une fille rangée (1958), l’auteure reconnut avoir reçu des lettres d’insultes : « nymphomane », « frigide », « mal baisée », « lesbienne ». Jamais les écrivains ne se laissèrent intimider par les critiques.

 Affirmant que le marxisme était « l'horizon philosophique indépassable de notre temps », Sartre fut objectivement un compagnon de route du parti communiste, même s’il ne prit jamais sa carte. Du reste, les communistes se méfiaient également de cet écrivain individualiste et rejetaient sa philosophie existentialiste, assimilée à une théorie petite-bourgeoise. Sartre n’en avait cure. Il suivit son chemin. Il s’engagea résolument dans les combats de l’époque. Il s’opposa au colonialisme en Indochine et ensuite en Algérie. Il soutint la révolution cubaine et condamna « l’impérialisme américain ». Il trouva le temps de publier de nouvelles pièces de théâtre : Nekrassov (1955), Les séquestrés d’Altona (1959), Les troyennes (1965). Son autobiographie Les mots, publiée en 1964 fut bien reçue du public. Cette même année, les jurés lui décernèrent le prix Nobel de Littérature. Craignant de devoir aliéner sa liberté de penser, il déclina la récompense, comme il avait refusé en 1945 d’accrocher la légion d’honneur au revers de son veston, expliquant qu’ « aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant ».

La tentation gauchiste

Il participa activement aux événements de mai 1968. Il se rangea les années suivantes aux côtés des révolutionnaires maoïstes et vendit à la criée leur journal La cause du peuple pour éviter son interdiction par le gouvernement. En 1973, il participa avec Serge July à la fondation du journal Libération. Mais la santé du philosophe déclinait. Après une première attaque en 1971 dont il se remit, une seconde en mars 1973 le laissa aveugle, à l’âge de 67 ans. Il ne put terminer la rédaction du quatrième volume de son livre consacré à Flaubert et intitulé L’idiot de la famille (1971-1972). A la fin de sa vie, en 1979, accompagné de son contradicteur de toujours le philosophe libéral Raymond Aron et du « nouveau philosophe » André Glucksmann, il se rendit à L’Elysée pour demander à Valéry Giscard d’Estaing d’accueillir les boat people qui fuyaient le régime communiste vietnamien. L’année suivante, un œdème pulmonaire provoqua son décès. Son influence était encore considérable bien que de nouvelles doctrines remettaient en cause ses travaux philosophiques. Les observateurs évaluèrent à 100 000 le nombre de personnes qui suivirent son cortège funéraire dans les rues de Paris, le jour de son enterrement. Seul Victor Hugo, un siècle plus tôt, avait reçu un hommage comparable du peuple parisien.

 Les années suivantes, Jean-Paul Sartre tomba dans un relatif oubli. Ses engagements politiques voire ses errements avaient occulté son œuvre d’écrivain. L’homme politique proche des communistes dans les années cinquante, puis de l’extrême-gauche après mai 68, l’opposant résolu aux dictatures ibériques et sud-américaines, l’anticolonialiste favorable à l’indépendance de l’Algérie, l’anti capitaliste qui militait pour une société socialiste, avaient donné du philosophe une image de maître à penser intolérant. De gourou, disait ses nombreux détracteurs. La postérité qui fait le tri entre l’essentiel et l’accessoire reconnaît aujourd’hui l’importance de son œuvre littéraire et philosophique.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Alexis de Tocqueville

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23 Mars 2016 - 6:48pm

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Ecrivain américain, né le 21 avril 1910 à Florida (Missouri), décédé à Redding (Connecticut), à l’âge de 74 ans. Auteurs de romans, de contes et de récits de voyage, il devint célèbre avec son ouvrage Les aventure des Tom Sawyer (1876).

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Pierre Abélard

Philosophe et théologien français, né en 1079 près de Nantes, décédé à l’abbaye Saint-Marcel près de Châlons-sur-Saône, à l’âge de 62 ans. Auteur de nombreux ouvrages de théologie novateurs considérés comme hérétiques, enseignant célèbre au Moyen-âge, il entretint une liaison amoureuse avec Héloïse d’Argenteuil ce qui lui vaudra d’être émasculé par l’oncle de la jeune femme.

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Robert Hersant

Editeur de presse et homme politique français, né le 31 janvier 1920 à Vertou (Loire-Inférieure), décédé à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), à l’âge de 76 ans. Surnommé par ses détracteurs « le papivore » il fonda dans les années 1970 un groupe de presse qui contrôlait Le Figaro et ses suppléments hebdomadaires, une quinzaine de journaux régionaux (Le Midi Libre, Nord matin, Le Bien public, La Voix du Nord), des magazines (L’express), une chaîne de télé (La cinq).

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Walter Model

Officier supérieur allemand, né le 24 janvier 1891 à Genthin (Empire allemand), mort par suicide à Ratingen (troisième Reich), à l’âge de 54 ans. Farouche partisan d’Adolf Hitler qui le promu maréchal en mars 1944, il se suicida quand il apprit que les Soviétiques l’accusaient d’avoir participé à la mise à mort de 577 000 personnes dans les camps de concentrations et l’avaient inculpé pour crimes de guerre.

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