Marguerite Duras

Il est décédé le 

Elle est décédée le

3 Mars 1996

Ecrivaine, dramaturge et cinéaste française, née le 4 avril 1914 à Saigon (Indochine française), décédée à Paris, à l’âge de 81 ans. Femme aux multiples talents et aux multiples visages, auteure difficile, elle atteignit la notoriété au soir de sa vie avec un livre autobiographique L'amant.

 Marguerite, fille d’Henri Donnadieu, directeur d’école, et de Marie Legrand, institutrice, naquit à Gia Dinh, près de Saigon en Indochine française où sa famille s’était installée. Son père mourut quand elle avait à peine six ans. Sa mère décida de rentrer en France avec sa fille et ses deux fils, Pierre et Paul. Mais en 1924, elle retourna en Asie, d’abord au Cambodge puis de nouveau au Vietnam. Sur les conseils d’administrateurs coloniaux, elle acheta avec ses économies une concession dans le delta du Mékong. Sans doute des margoulins abusèrent-ils de la jeune femme en lui vendant une terre de mauvaise qualité, régulièrement inondée. Elle décida de se lancer dans la culture du riz. Elle fit élever des barrages en terre pour créer les rizières. Pendant dix ans, elle affronta le mauvais sort, le climat, les assauts de l’océan Pacifique, la malveillance des fonctionnaires du gouvernement colonial, la corruption des employés du cadastre qu’elle refusait de payer. Elle porta plainte pour faire reconnaître ses droits. Que pouvait une femme seule et sans appui contre le système colonial et son entrelacs de complicités ? La ruine était au bout de l’aventure. Jeune enfant, Marguerite assista impuissante au désespoir de sa mère qui sembla sombrer dans la folie. Cette terrible injustice fut à l’origine de sa vocation d’écrivain. En 1950, elle racontera l’histoire de la concession dans Un barrage contre le Pacifique.

  Mais en 1932, l’adolescente s’appelait encore Marguerite Donnadieu. Son baccalauréat de philosophie en poche, elle vint à Paris pour suivre des cours de droit. En 1938 après avoir obtenu son diplôme en sciences politiques, elle trouva un emploi au ministère des Colonies. Elle épousa en 1939 le futur poète communiste Robert Anthelme, rencontré trois ans plus tôt. En 1940, sous son nom de naissance, elle cosigna avec Philippe Roques un ouvrage de propagande intitulé L’Empire français, commandé par son ministre de tutelle Georges Mandel. Elle désavoua cet ouvrage aux relents xénophobes qui chantait la gloire du colonialisme français et démissionna de son poste en novembre 1940.

Résistances

Démobilisé après la défaite de juin 1940, son époux trouva un emploi à la préfecture de police de Paris. Le couple s’installa rue Saint-Benoît, à Paris. Marguerite tomba enceinte mais donna naissance à un enfant-mort-né. En 1942, le Comité d’organisation du Livre créé par le régime de Vichy l’engagea au poste de secrétaire générale. A la tête d’un groupe de lecteurs, son travail consistait à attribuer des contingents de papier, alors rationné, aux éditeurs de livres, agréés par le gouvernement collaborationniste. Elle croisa ainsi Claude Roy qui évoqua leur rencontre bien plus tard dans Nous. Quand il lui annonça qu’il avait besoin de papier pour publier ses poèmes d’amour, Marguerite demanda : « Combien vous en faut-il ? Je vais faire votre bon ». Elle rencontra également Dionys Mascolo, lecteur chez Gallimard, qui deviendra plus tard son amant.

 Sous l’Occupation, l’appartement du couple Anthelme-Donnadieu devint le lieu de rendez-vous de nombreux intellectuels résistants (Jorge Semprun par exemple, Dominique Aury auteure d’Histoire d’O en 1954, et bien d’autres). Le groupe de la rue Saint-Benoît venait de naître. En cachette, on y parlait politique, littérature et on rêvait à des lendemains qui chantent. En attendant, il fallait abattre le nazisme. Tout naturellement, Marguerite, Robert Anthelme et Dionys Mascolo entrèrent dans la résistance. Ils rejoignirent le réseau créé par un certain Jacques Morland, nom de guerre de François Mitterrand. Ils fabriquaient des faux-papiers et des faux documents officiels, destinés à donner une nouvelle identité aux prisonniers de guerre évadés des camps allemands et cachés en zone occupée. Pour les besoins de la cause, Marguerite entretint de bons rapports avec les autorités occupantes et les fascistes français, n’hésitant pas à s’afficher aux côtés de Ramon Fernandez, un journaliste et romancier (prix Femina en 1932 pour Le pari) passé du communisme à l’hitlérisme. Elle glanait ainsi d’importantes informations qu’elle communiquait aux membres de son groupe.

 Son entrée en résistance coïncida également avec son entrée en littérature. En 1943, Marguerite publia son premier roman Les impudents qu’elle jugea par la suite mauvais. Elle ne signa pas sous son nom de jeune fille mais sous le pseudonyme de Duras, du nom du village du Lot-et-Garonne où son père possédait une maison familiale. Une trahison, sans doute, conduisit le 1er juin 1944 au démantèlement du réseau de résistance par la Gestapo. Marguerite Duras échappa à l’arrestation grâce au soutien de François Mitterrand. Robert Anthelme en revanche tomba dans le guet-apens tendu par les nazis. Le 17 août, quelques jours avant la libération de Paris, il fut déporté dans le camp de Buchenwald. En avril 1945, François Mitterrand, devenu secrétaire général des prisonniers et des victimes de guerre, en mission officielle, le retrouva dans le camp de Dachau où les nazis l’avaient transféré. Atteint du typhus, le déporté semblait proche de la mort. Mitterrand lui sauva la vie et organisa son rapatriement sanitaire à Paris. Marguerite l’attendait. Quatre décennies plus tard, Marguerite Duras racontera dans La douleur, l’histoire du retour de son mari de l’enfer nazi.

Ecrire pour (sur)vivre

Les époux fondèrent une maison d’édition, les éditions de la Cité Universelle. Ils éditèrent seulement trois livres : L’an zéro de l’Allemagne (1946), d’Edgar Morin, les Œuvres (1946) de Saint-Just, annotés par Dionys Mascolo et L’espèce humaine (1947), un livre sur les camps de la mort de Robert Anthelme. Il n’y eut pas d’autres publications. La maison d’édition fit faillite et le couple que Marguerite Duras formait avec Robert Anthelme se disloqua. Marguerite enceinte de Dionys Mascolo divorça en avril 1947. En juin, elle donna naissance à un fils prénommé Jean et épousa le père de son enfant. Le mariage dura jusqu’en 1956 date à laquelle les époux se séparèrent.

 Elle se consacra désormais à l’écriture de livres sous le nom de Marguerite Duras et d’articles dans le magazine Elle, sous le pseudonyme de Marie-Joséphine Legrand, le nom de jeune fille de sa mère. Son roman largement autobiographique, Un barrage contre le Pacifique rata de peu le prix Goncourt en 1950. Adhérente du parti communiste français depuis l’automne 1944, elle indisposa ses camarades hauts placés en se moquant de quelques figures du parti, dont l’icône Louis Aragon. Son ironie mordante, sa libre parole tranchaient avec le sérieux et le suivisme que les intellectuels communistes affichaient alors que la guerre froide battait son plein. Victime d’une campagne de calomnie qui la présentait comme une femme perverse, elle décida de ne pas reprendre sa carte en 1950. Le 8 mars, le parti prit les devants en l’excluant. Ses détracteurs lui reprochaient pêle-mêle de fréquenter les boîtes de nuit, de calomnier les dirigeants et d’accointance avec des trotskistes.

 Elle continua néanmoins à défendre ses convictions de gauche. En novembre 1954, au moment du déclenchement de l’insurrection algérienne, elle préconisa l’indépendance du pays, signant notamment en septembre 1960, le Manifeste des 121 intellectuels, universitaires et artistes en faveur du droit à l’insoumission des militaires français. Le texte écrit par son ex mari Dionys Mascolo et Maurice Blanchot fut attribué au groupe de la rue Saint-Benoît. Pendant les événements de mai 68, elle soutint les étudiants en révolte contre le régime gaulliste. En 1971, elle signa le Manifeste des 343 femmes qui affirmaient avoir subi un avortement. Rédigé par Simone de Beauvoir, le texte publié dans Le Nouvel observateur réclamait la légalisation de l’avortement alors interdit et réprimé par la loi.

 Marguerite Duras devint un personnage incontournable dans le monde littéraire. Dans les années 1950, 1960 et 1970, les romans et récits se succédèrent : Les petits chevaux de Tarquinia (1953), Des journées entières dans les arbres (1954) adapté au théâtre en 1965 par la troupe Renaud-Barrault, Moderato cantabile (1958), Le ravissement de Lol V. Stein (1964), Le vice-consul (1966), Détruire, dit-elle (1969), L’amour (1972), Vera Baxter ou les plages de l’Atlantique (1984).

Un succès populaire tardif

Elle écrivit également des pièces de théâtre dont certaines adaptées de ses romans : Le square (1965), Suzanna Andler (1968), India Song (1973) et Savannah Bay (1982) notamment. Elle fit une incursion remarquée dans le cinéma. En 1959, elle écrivit le scénario et les dialogues du film inoubliable d’Alain Resnais, Hiroshima, mon amour. L’année suivante elle récidiva au profit d’Henri Colpi pour le film Une aussi longue absence. Elle décida alors de s’installer derrière la caméra. Si elle séduisit les critiques avant-gardistes et ses fans venus de la littérature, le grand public populaire bouda son cinéma qui s’inscrivait dans la catégorie « art et essai ». Elle tourna ainsi La Musica (1966), Nathalie Granger (1972), India Song (1975), Des journées entières dans les arbres 1976), Le camion (1977) avec Gérard Depardieu, L’homme Atlantique (1981) interprété par Yann Andréa, son cadet de trente huit ans, l’homme qui partagea les seize dernières années de sa vie.

 Cataloguée auteur difficile par le grand public qui néanmoins la respectait, moquée par de nombreux humoristes mais aussi par quelques confrères jaloux, elle connut enfin la consécration à l’approche de ses soixante-dix ans. Son ouvrage autobiographique L’amant remporta un grand succès critique et public. Le jury du prix Goncourt lui attribua son prix en 1984. Traduit dans 35 langues, le livre fut vendu à 2,4 millions d’exemplaires dont plus de un million en France.

 Les dernières années de sa vie furent altérées par l’addiction à l’alcool, la maladie, les polémiques et les déboires littéraires. Le succès de L’Amant la mit sur le devant de la scène médiatique. Le quotidien Libération lui demanda de réagir à l’affaire Grégory qui passionnait alors l’opinion publique. Dans une tribune publiée le 17 juillet 1985, l’écrivaine se montra convaincue de la culpabilité de la mère du garçonnet découvert noyé l’année précédente dans la Vologne, écrivant même : « sublime, forcément sublime Christine V. ». Une violente polémique s’ensuivit. Beaucoup reprochèrent à Marguerite Duras de justifier l’infanticide. Inculpée et arrêtée par la justice, Christine Villemin fut bientôt relâchée faute de preuves à charge.

Maladies

Affaiblie par son addiction à l’alcool, Marguerite Duras multiplia les cures de désintoxication. En 1987, les médecins pratiquèrent une trachéotomie et la plongèrent dans un coma artificiel pendant cinq mois. Malgré ses ennuis de santé, elle continua à écrire des livres importants : La douleur (1985), Emily L. (1987). En 1991, mécontente de l’adaptation cinématographique de L’amant, réalisé par Jean-Jacques Annaud, elle publia une nouvelle version de son best-seller, intitulé L’amant de la Chine du nord. Incapable d’écrire par elle-même, elle dicta ses deux derniers livres. Yann Andréa Steiner parut en 1992. Elle relatait sa rencontre à Trouville, en 1980, avec son dernier compagnon Yann Lemée, rebaptisé Yann Andréa. Son dernier livre s’intitula Ecrire (1993) dans lequel elle suggérait que l’on écrit pour ne pas sombrer dans la folie. Pour échapper en somme au sort funeste qui faillit emporter sa mère, quatre-vingt ans plus tôt dans une concession vietnamienne.

 Marguerite Duras vécut encore trois ans avant de s’éteindre en mars 1996 dans son appartement de la rue Saint-Benoît à Paris qu’elle occupait depuis presque soixante ans. Le souvenir de Robert Anthelme, mort en 1990, et celui de Dionys Mascolo, qui lui survivra un an, l’accompagna sans doute jusqu’à la fin.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

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