Talleyrand

Il est décédé le 

Elle est décédée le

17 Mai 1838

Ecclésiastique et homme politique français, né le 2 février 1754 à Paris, décédé dans la même ville, à l’âge de 84 ans. Evêque d’Autun, représentant le clergé aux Etats généraux de 1789, il contribua à la chute de l’ancien régime avant de servir Napoléon 1er et enfin Louis XVIII sous la Restauration.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord descendait d’une famille de haute noblesse désargentée qui vivait à la Cour de Versailles. Dès son enfance, ses parents décidèrent qu’il serait un homme d’Eglise, contrairement à la tradition qui vouait l’ainé de la famille à une carrière militaire. Mais Charles-Maurice souffrait d’un pied bot, une infirmité qui lui ferma le métier des armes et l’obligea toute sa vie à porter une chaussure orthopédique. On ne lui demanda pas son avis, on ne vérifia pas non plus s’il avait la vocation. Contraint et forcé, l’adolescent obéit. Il perdit son droit d’ainesse au profit de son frère cadet. Soutenu par son oncle, archevêque de Reims, il se montra un élève brillant, notamment en théologie, au collège d’Harcourt. A l’âge de seize ans, il entra au grand séminaire de Saint-Sulpice et finit ses études à la Sorbonne où il obtint son baccalauréat en théologie. A l’âge de 21 ans, il reçut le sous-diaconat, le premier degré des ordres majeurs. L’aspirant prêtre dut s’engager au célibat ecclésiastique et à « garder la chasteté avec le secours » de Dieu.

 Selon des témoins, il aurait déclaré : « On me force à être ecclésiastique, on s’en repentira ». La suite prouva qu’il tint parole. Le 3 octobre 1775, on le nomma abbé du prieuré de Saint-Denis de Reims dont il percevait une partie des revenus. Le 18 décembre 1779, il fut ordonné prêtre. Impossible désormais de faire marche arrière. Grâce à l’intervention de son oncle, il occupa en 1780 la charge d’agent général du clergé de France. Sa fonction consistait à administrer les biens et les nombreuses propriétés, immeubles et terres de l’Eglise et à les préserver de l’appétit gargantuesque de l’intendant général des finances du royaume qui cherchait à renflouer les caisses vides de l’Etat. En 1782, au terme d’une longue négociation, Talleyrand proposa au clergé de faire un don gratuit de 15 millions au royaume, pour repousser le risque de la création d’un impôt sur les richesses du clergé. L’Eglise décida de renouveler les dons gratuits chaque cinq ans.

 Cette fonction stratégique lui permit de mesurer à sa juste valeur la puissance économique et financière de l’Eglise de France et de connaitre l’état réel des finances du royaume, étranglé par une dette plusieurs fois supérieure à la richesse produite chaque année par le pays. Il noua de nombreuses relations avec les principaux ministres de Louis XVI. Il soutint en particulier la politique de réformes de Calonne et se désola quand le roi décida de limoger son ministre impopulaire, contesté par les ordres privilégiés. Il croisa Mirabeau dont il devint un ami proche. Il fréquentait assidument les salons du duc d’Orléans - le futur Philipe Egalité qui vota la mort du roi - dont il partageait les idées libérales. Un monde semblait finir mais les forces anciennes résistaient. Bien que ses talents reconnus et sollicités de négociateur permissent au royaume de négocier un accord commercial avantageux avec l’Angleterre, sa carrière stagnait. Louis XVI lui reprochait d’avoir « oublié » de respecter le vœu de chasteté prononcé lors de son ordination. En outre, ses liens d’amitié avec le clan Orléans violemment opposé à la reine Marie-Antoinette choquait le roi. Finalement, à la requête du père de Talleyrand sur le point de trépasser, Louis XVI accepta de valider sa nomination au poste d’évêque d’Autun. Le roi ajouta : « Cela le corrigera ». Enorme erreur de jugement.

Ralliement à la Révolution

A peine installé dans ses nouvelles fonctions, Talleyrand se porta candidat pour représenter le clergé de son diocèse aux Etats généraux convoqués pour le mois de mai 1789. Acculé par la crise financière, Louis XVI avait été contraint de réunir à Versailles les trois ordres du royaume (noblesse, clergé, tiers état). La vérification des pouvoirs provoqua un conflit entre les trois ordres. Le tiers état réclama le vote par tête ce qui lui permettait de faire jeu égal avec les deux autres ordres (600 députés pour le tiers état, 300 pour le clergé, 300 pour la noblesse). Le vote par ordre assurait en effet la victoire à coup sûr au camp des privilégiés. Le roi refusa de céder et appuya la noblesse et le clergé. A l’instigation de Sieyès, le tiers état riposta le 17 juin en se proclamant Assemblée nationale. Talleyrand jugea que les représentants des « classes inférieures » soutenus par la population parisienne avaient changé en leur faveur le rapport de force politique. Il prit acte de cette nouvelle réalité. Le 19 juin, il incita ses collègues du clergé à rallier le tiers état. 149 ecclésiastiques dont l’abbé Grégoire approuvèrent la réunion au tiers, 137 s’y opposèrent. Le 23 juin, le roi cassa la décision du tiers de se constituer en Assemblée nationale et ordonna la fermeture de la salle. Le 25 juin, une cinquantaine de nobles dont Philippe d’Orléans, l’ami de Talleyrand, rejoignirent l’Assemblée nationale. Le 27 juin, Louis XVI reconnut sa défaite en demandant aux ordres privilégiés de se réunir au tiers état.

 Talleyrand participa activement aux travaux de l’Assemblée devenue « Constituante ». Il proposa la rédaction de l’article VI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

 En octobre 1789, à l’occasion d’un débat sur la crise des finances publiques, il déposa une motion demandant la nationalisation des biens du clergé. Il motiva sa proposition en y adjoignant le codicille suivant : « Le clergé n'est pas propriétaire à l'instar des autres propriétaires puisque les biens dont il jouit et dont il ne peut disposer ont été donnés non pour l'intérêt des personnes mais pour le service des fonctions ». Le 2 novembre, le projet présenté et défendu par Mirabeau fut adopté au milieu des lamentations des évêques de l’assemblée qui accusèrent leur confrère de trahison. Quand il s’entremit pour que l’on accordât la citoyenneté aux juifs du royaume, on l’accusa d’apostasie. Le 13 février 1790, l’évêque d’Autun fut élu - contre Sieyès - président de l’Assemblée constituante.

Evêque constitutionnel

Il appartenait alors au courant des députés royalistes favorables à une monarchie constitutionnelle sur le modèle anglais. S’il était favorable à l’abolition des privilèges et à l’égalité juridique entre les hommes, il n’envisageait nullement l’instauration d’une République en lieu et place de la monarchie. Du reste, à cette époque les véritables républicains, très minoritaires, prêchaient dans le désert. En 1790, comme beaucoup de députés, Talleyrand considérait que la Révolution était faite. Il suggéra à l’assemblée l’organisation d’une fête pour célébrer l’unité retrouvée du peuple français, après l’abolition des ordres et l’établissement de l’égalité des droits. La cérémonie se déroula le 14 juillet 1790 sur le Champs de Mars. La fête de la fédération réunit plus de 300 000 personnes en présence de la famille royale et de tous les corps constitués. Talleyrand eut son heure de gloire en célébrant la messe. Selon la légende, en rejoignant l’autel, il aurait déclaré à La Fayette, le chef de la garde nationale, qui l’observait dubitatif : « Par pitié, ne me faite pas rire ».

 En décembre 1790, Talleyrand fut l’un des quatre évêques qui prêtèrent serment à la Constitution civile du clergé. Les mois suivants, il sacra les premiers évêques assermentés. Le pape Pie VI considéra qu’il s’agissait d’un acte schismatique. Il condamna la Constitution civile du clergé et menaça d’excommunication les religieux qui avaient prêté serment. Talleyrand démissionna de sa charge d’évêque d’Autun puis quitta l’état ecclésiastique. Il mena alors diverses missions diplomatiques pour le compte du gouvernement français notamment en Angleterre. Contrairement à ses souhaits, la révolution se radicalisait. Le projet de monarchie constitutionnelle à la française échoua.

 A la chute de la monarchie le 10 août 1792 et à l’instauration de fait de la République, il décida d’émigrer en Angleterre. Ignorant ses intentions, Danton lui délivra un ordre de mission pour Londres où Talleyrand était sensé enquêter sur … une réforme des poids et mesures. Cela ne suffit pas à le mettre à l’abri de la vindicte des révolutionnaires qui dirigeaient désormais le pays. L’ouverture de l’armoire de fer permit de découvrir une correspondance avec Louis XVI et Mirabeau qui montrait son jeu double. La Convention nationale délivra un décret d’accusation et l’inscrivit sur la liste des émigrés. La carrière politique de Talleyrand semblait terminée. Réfugié d’abord à Londres, il émigra aux Etats-Unis avec l’intention d’y faire fortune. En 1795, quand il apprit l'exécution de Robespierre, la fin de la terreur et le retour en grâce de ses amis, il plaida sa cause auprès de la Convention. Finalement, le député Marie-Joseph Chénier persuada l’assemblée de casser le décret d’accusation, porté contre lui en 1792 et de le rayer de la liste des émigrés.

Ministre des affaires étrangères

Talleyrand débarqua en France en septembre 1796. Le Directoire gouvernait désormais la France. Son réseau – Mme de Staël, Benjamin Constant – se mobilisa pour lui trouver un point de chute digne de son talent et de son ambition. En juillet 1797, le « diable boiteux » comme le surnommaient ses nombreux détracteurs, fut nommé ministre des Affaires étrangères par le directeur Paul Barras, une sorte de sosie en version républicaine qui avait servi plusieurs maîtres pendant la Révolution. Talleyrand avec sa franchise habituelle avoua à Benjamin Constant : « Nous tenons la place, il faut y faire une fortune immense, une immense fortune ». Il tint parole. On évalue à 60 millions les sommes que lui versèrent les états étrangers avec lesquels il traita durant sa longue carrière. Nommé par Paul Barras, il abandonna sans regret son bienfaiteur quand il constata que l’avenir était du côté de Bonaparte qui s’illustrait en Italie, accumulant les victoires. Il aida Sieyès à préparer le coup d’ Etat de Brumaire (décembre 1799) qui porta Bonaparte au pouvoir. Le premier consul le remercia en le nommant ministre des affaires étrangères, un poste stratégique qui lui permit de connaître la pensée profonde de Bonaparte. Il négocia avec succès les traités de Mortefontaine (septembre 1800) avec les Etats-Unis, de Lunéville (février 1801) avec l’Autriche, d’Amiens (mars 1802) avec le Royaume-Uni et l’Espagne. En 1802, la France était en paix avec tous ses voisins. Le 11 juillet 1804, Bonaparte qui avait été proclamé empereur des Français le 18 mai précédent (le sacre intervenant le 2 décembre 1804), le nomma grand chambellan, un titre de l’Ancien Régime ressuscité par l’ancien général républicain.

La disgrâce

L’année suivante, la guerre reprit contre l’Empire d’Autriche. Victorieux, Napoléon 1er imposa de dures conditions de paix à ses ennemis vaincus. Pendant les négociations Talleyrand tenta de les adoucir en réduisant le montant des sanctions financières. Avait-il été corrompu par la Cour de Vienne comme le croyait l’empereur, ou ménageait-il l’avenir en évitant d’humilier un adversaire battu mais capable de se redresser, comme le prétendait Talleyrand ? Un climat de méfiance s’installa entre l’empereur et son ministre. L’Empereur lui attribua en 1806 le titre de prince de Bénévent. Etait-ce un cadeau d’adieu ? En juillet 1807, au lendemain d’une impressionnante série de victoires (Eylau, Dantzig, Friedland) remportées par Napoléon 1er contre les armées coalisées du tsar Alexandre 1er et de Frédéric Guillaume III de Prusse, Talleyrand participa aux négociations des traités de paix de Tilsit. En désaccord encore une fois avec l’empereur, sur le traitement réservé aux vaincus, il démissionna de son poste de ministre. Il reçut le titre honorifique de vice-grand électeur de l’Empire. Il accepta néanmoins de conseiller l’empereur. L’année suivante ce dernier lui demanda de participer à l’entrevue d’Erfurt avec le tsar de Russie. L’empereur projetait de nouer une alliance avec le grand voisin de l’est de l’Europe. Talleyrand, toujours favorable à un rapprochement avec l’Autriche au nom de l’équilibre européen, conseilla secrètement à l’empereur russe de refuser de s’allier à la France. Il obtint gain de cause.

 Sans doute, Talleyrand avait-il jugé que le rapport des forces jouait contre la France à moyen terme, malgré ses éclatantes victoires du moment. La guerre en Espagne où était enlisée l’armée française montrait que Napoléon 1er n’était pas invincible. En décembre 1808, une rumeur se répandit à Paris selon laquelle l’empereur avait péri en Espagne mais que sa disparition était cachée par ses proches. Talleyrand complota avec Fouché, l’ultra révolutionnaire régicide rallié à la réaction, pour offrir la régence de l’Empire à Joséphine, la propre épouse de Napoléon 1er. Quand Napoléon apprit la nouvelle, il accourut à Paris et démasqua les comploteurs. Il injuria Talleyrand : « Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi ; vous ne croyiez pas à Dieu ; vous avez, toute votre vie, manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde ; il n'y a pour vous rien de sacré ; vous vendriez votre père. Je vous ai comblé de biens et il n'y a rien dont vous ne soyez capable contre moi ».

 Une telle réprimande devant témoin devait sans doute précéder une arrestation ou un exil du conjuré. Etrangement, l’empereur se contenta seulement de le relever de son poste de grand chambellan. Il continua même à écouter ses conseils, notamment celui d’épouser une princesse autrichienne au lendemain de son divorce d’avec Joséphine. En réalité, Talleyrand attendait son heure. Après la défaite de la Grande Armée dans les plaines de Russie, Napoléon 1er lui proposa le poste de ministre des affaires étrangères. Talleyrand déclina l’offre. En mars 1814, les armées alliées envahirent la France. Le 28 mars, le roi de Prusse et le tsar de Russie passèrent leur première nuit parisienne dans l’hôtel particulier de Talleyrand. Le 1er avril, le Sénat conservateur convoqué de toute urgence élit l’ancien évêque d’Autun à la tête d’un gouvernement provisoire. Le lendemain l’assemblée déchut l’empereur de son trône. Finalement, napoléon 1er abdiqua le 6 avril. Le 23 avril, le nouveau chef du gouvernement signa la convention d’armistice avec les alliés qui imposait à la France le retour à ses frontières de 1792. Le 1er mai, il rejoignit à Compiègne Louis XVIII, le nouveau roi de France, à qui il fit allégeance. Il rêvait de diriger le ministère du monarque restauré. Il dut se contenter du poste de ministre des affaires étrangères. A ce titre, il participa au Congrès de Vienne (18 septembre 1814-9 juin 1815) qui dessina la nouvelle carte de l’Europe et officialisa la fin de la prépondérance française sur le continent.

Au service de Louis XVIII

Pendant les Cent-Jours, tentative désespérée de l’empereur exilé à l’île d’Elbe de reprendre le pouvoir, il resta fidèle à son nouveau maître et refusa les avances de Napoléon. Il fut récompensé de sa fidélité par Louis XVIII qui le nomma président du Conseil des ministres. Mais après la victoire des ultras royalistes en septembre 1815, il préféra démissionner. Député à la chambre des pairs, il joua désormais un rôle mineur dans la politique française. Fidèle à ses idées de jeunesse, partisan d’une voie moyenne entre révolution et réaction, il rejoignit l’opposition libérale, défendant la liberté de la presse et s’opposant à l’expédition d’Espagne. Détesté par les royalistes, il contesta la politique rétrograde de Charles X et favorisa l’accession au trône de Louis-Philippe 1er en 1830. Le « roi des Français » nomma Talleyrand ministre extraordinaire en Grande-Bretagne avec pour mission de négocier le statut de la Belgique qui devint comme il le souhaitait un état fédéral indépendant. En 1834, il démissionna de son poste et se retira dans son château de Valençay.

 Au soir de sa vie, l’ancien évêque constitutionnel et jureur négocia son retour dans le giron de l’Eglise pour être inhumé selon les sacrements romains. L’historien Ernest Renan, spécialiste des religions, commenta sobrement : « il a réussi à tromper le monde et le Ciel ». En effet, le « diable boiteux » servit plusieurs régimes (la monarchie, la Révolution, le Consulat, l’Empire, la Restauration, la monarchie de juillet), dessinant l’image d’un personnage sans foi ni loi, préoccupé uniquement par ses intérêts. A y regarder de plus près, il resta toute sa vie fidèle à quelques convictions : il était favorable à la séparation des pouvoirs, il se reconnaissait dans les idées des Lumières, il défendait le libéralisme économique. Son idéal politique s’incarnait sans doute dans une monarchie constitutionnelle à l’anglaise.

Jean-Pierre Giovenco

Illustration : Marc Daniau

Demain : Beaumarchais

masculin
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